Selon Roland Mahé, le directeur du Cercle Molière, la dramaturgie proprement franco-manitobaine voit le jour en 1975 lorsque la troupe met en scène Je m'en vais à Régina de Roger Auger. Cette pièce, selon Jacques Godbout, « devrait être jouée avec passion au Québec même1 ». Godbout était au Manitoba avec une équipe de tournage, quand il a assisté au spectacle. Il a fait parvenir le manuscrit à Jean-Louis Roux au Théâtre du Nouveau Monde, mais ce dernier aurait jugé qu'il y avait trop d'anglais dans les dialogues pour produire la pièce. D'ailleurs Auger estime qu'elle est intraduisible. Godbout a préfacé le texte et l'a fait publier chez Leméac. The rest, as they say, is history.
« Pour la première fois, les francophones du Manitoba voyaient leur réalité incarnée sur scène […] ils entendaient leur langue ou plutôt leurs langues, car Je m'en vais à Régina était vraisemblablement l'une des premières pièces bilingues présentées au pays […]2 »
Auger avait déjà figuré dans une autre première tout aussi historique. Sa pièce pour enfants, Les Éléphants de tante Louise, faisait partie des trois premiers titres lancés le 15 décembre 1974 par la première maison d'édition de langue française dans l'Ouest, Les Éditions du Blé.
Engagé dans toute chose culturelle au début des années 70, Roger Auger participe à la fondation de la maison d'édition et agit comme trésorier au cours des premières années. Il sera quelque temps directeur adjoint du Centre culturel franco-manitobain et se trouve déjà à cette époque membre de la troupe du Cercle Molière dans sa période de modernisation.
Le dramaturge compose ensuite pour le Cercle Molière deux pièces qui font partie de sa trilogie franco-manitobaine, John's Lunch et V'là Vermette, restées inédites jusqu'en 20073.
Cette suite de pièces jouées en 1975, 1976 et 1978 a un impact aussi radical sur le théâtre et la communauté que les premières pièces de Michel Tremblay au Québec. Le Cercle Molière avait d'ailleurs présenté Les Belles-Soeurs dès 1970.
Formellement, elles rompent avec tout le théâtre traditionnel qui a pu être à l'affiche au Manitoba et elles soulèvent la question de l'identité franco-manitobaine devant la menace de l'assimilation et la réalité de l'alternance de codes linguistiques.
Auger s'est aussi lancé dans un genre plus léger, composant les textes et chansons de Molière 300, un spectacle célébrant l'anniversaire de celui qui a donné son nom à la troupe de Saint-Boniface. Puis, il a adapté en français The Ecstasy of Rita Joe de George Ryga, que certains considèrent comme la plus importante pièce du théâtre canadien-anglais.
Toutefois, l'auteur a peut-être pris à la lettre son doute sur la viabilité du fait français en milieu minoritaire. Il n'est pas allé se perdre à Regina, mais en 1977, il déménage à Québec, où il devient libraire de livres anciens et où il compose en 1981 sa dernière pièce pour le Cercle Molière, Séraphin Poudrier, adaptée très librement du roman Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon. La pièce a été mise en scène deux fois, chaque fois à guichet fermé.
En tout, Roger Auger a créé pour le Cercle Molière 7 pièces marquantes en moins de 10 ans avant de tirer sa révérence dramatique. Curieusement, le questionnement identitaire qu'il a mené et la réalité minoritaire existentielle qu'il a montrée par le biais de sa création théâtrale ont fondé une dramaturgie bien franco-manitobaine, ont jeté les assises de sa modernité culturelle et favorisé le développement de la communauté. ||
Écrivain, J.R. Léveillé réside toujours à Winnipeg. On peut trouver ses écrits sur le théâtre franco-manitobain dans Parade ou les autres, aux Éditions du Blé.
1 - Auger, Roger, Je m’en vais à Régina, Montréal, Leméac, 1976, p. x.
2 - Mahé, Roland, Préface à Théâtre en pièces, Saint-Boniface, Les Éditions du Blé, 2000, p. 6.
3 - Auger, Roger, Suite manitobaine, Saint-Boniface, Les Éditions du Blé, 2007, 356 p. Comprend la réédition de Je m’en vais à Régina.