J. R. Léveillé
photo : C. Gosselin
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Publié le mardi 11 octobre 2011 | Mis à jour le jeudi 5 avril 2012
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Poème Pierre Prière : Un mystique de la parole dans son pur élan

Guy Gauthier

J. R. Léveillé est un mystique de la parole et son nouveau livre, Poème Pierre Prière, est l'expression la plus pure de son élan vers l'indicible. Il touche ici au sommet de son infatigable poursuite de l'ineffable. 

Le poème commence par une image de la création :

Dans la forme du chaos

la lumière eut lieu

Au centre de cette création, se trouve l'oeil qui voit :

je fus l'oeil qui voit

mais ne peut se voir

et se voyait 

(« Ouverture »)

Le « je » de l'Ouverture n'est pas un « je » subjectif ou personnel. La voix que l'on entend dans ces poèmes est impersonnelle. C'est presque la voix de l'univers. Mais elle devient parfois celle du poète : 

la vie vit

de vivre en moi

et moi je suis

de vivre ma vie

(« La Rose sans pourquoi »)

Ce qui fait le charme de ces textes, c'est qu'on sent avec acuité la présence d'un sens qui nous échappe. Ce sont des poèmes mystérieux qui ne livrent pas facilement leurs secrets. Des paroles fuyantes et insaisissables, qui semblent sur le point de dire quelque chose, et qui nous donnent l'impression que si l'on parvenait à les comprendre, on posséderait le secret de la vie. 

la ténèbre qui vient

est silence qui se voit

(« Suite dite de saint Jean de la Croix »)

Ces paroles sibyllines sont comme les kōan du zen, qui ne révèlent leur sens profond qu'après de longues années de méditation, et dont le plus célèbre est sans doute : « Quel est le bruit d'une seule main qui applaudit ? »

rien n'est désir

que désir n'emporte

(« Offrandes pour Louise Labé »)

C'est une parole qui confine au silence, rayant tous les mots qui ne sont pas essentiels, comme dans « Buddha Song » :

Quand je suis

que je suis

rien

autre existe

Pour moi, Poème Pierre Prière est un livre profondément religieux, un livre qui me permet d'accéder à la réalité profonde des choses. J'y trouve une grande sagesse, que l'on peut apparenter au bouddhisme zen, mais qui existe en dehors de toute tradition. Les suites poétiques sont au nombre de huit, chiffre qui symbolise l'infini. On y trouve une trinité de suites chrétiennes : « Suite dite de saint Jean de la Croix », « Méditations de saint François » et « Dans la demeure de sainte Thérèse ». Mais il y a aussi deux suites consacrées à Ikkyû, poète et moine zen, et à sa maîtresse Mori, la chanteuse aveugle à laquelle il songeait en composant « Le sexe de la femme » :

C'est la bouche originelle, mais elle demeure coite ;

Elle est entourée d'un magnifique mont de poils.

On peut s'y perdre complètement.

Mais c'est aussi le lieu de naissance de tous les

Bouddhas des dix mille mondes.

(Ikkyû, cité dans Le Soleil du lac qui se couche, paru aux Éditions du Blé en 2001 )

Léveillé répond à Ikkyû par un texte plus ambigu, où « la bouche » est à la fois le sexe féminin et la parole du poète :

la bouche

où tout passe

n'est pas coite

quand elle s'ouvre

elle donne

et n'enlève rien

puis se tait

sans fléchir

(« Visions de Lady Mori »)

Léveillé aime les paradoxes qui révèlent une vérité inexplicable. Le paradoxe est son pays natal. Il entre dans le monde des propos contradictoires, et fait comme chez lui.

le chemin qui monte

est le même qui descend

(« Passage de Zénon »)

Parfois le paradoxe s'adoucit et devient plus subtil :

Quand le souffle

veut se faire sentir

il se retire

(« Visions de Lady Mori »)

Poème Pierre Prière est une oeuvre ascétique qui se prive des charmes les plus séduisants de la poésie. On y trouve très peu d'images concrètes. C'est une poésie désincarnée, comme ces statues de saints maigres et décharnés qui ornent le portail d'une cathédrale gothique. La poésie de J. R. Léveillé, qui est passée par des étapes fortement imagées, comme celle de Causer l'amour (1992), s'allège ici du poids des images, et nous offre un monde réduit à son essence.

l'infini

qui apparaît

n'est pas moindre

que l'éternité

qui disparaît

(« Le Paradis d'Héraclite »)

Il y a, comme il convient à un texte mystique, une éclipse presque totale du monde sensible. Dans cette poésie, le monde sensible est sur le point de disparaître. Les images deviennent presque des idées abstraites.

sable et cendres

ne sont pas

si différents

ni l'un ni l'autre

n'ont jamais dit

assez

(« Visions de Lady Mori »)

On y trouve parfois de belles métaphores comme :

la vague incessante

est l'ombre du vent

(« Méditations de saint François »)

Image que l'on retrouve dans Dess(e)in, le texte qui clôt le volume : 

J'entends dire que l'encre est

ombre de mouvement.

Élégante métaphore qui laisse entendre que le mouvement se trouve dans les espaces blancs de la page.

Dess(e)in réunit des textes qui avaient paru, avec les dessins de Tony Tascona, dans la trilogie de Dess(e)ins, Dess(e)ins II et Transformation. Mais Léveillé brasse les cartes et nous donne une main nouvelle, faite de textes anciens et nouveaux. Il commence par reprendre ce merveilleux passage de Dess(e)ins II :

Quand l'artiste était

enfant

il dessina que

son dessin était

l'enfant

où l'artiste est dans l'enfance ; et il finit par la mort de l'oeuvre achevée :

L'encre sur papier : l'âme dissoute.

C'est une oeuvre essentiellement symbolique, mais à la manière des poètes chinois. L'image, dans la poésie chinoise, est à la fois littérale et figurative. Tout, dans le texte, est également littéral et symbolique. Le dessin devient symbole de l'écriture et l'écriture devient symbole de la vie. De l'univers tout entier.

Pour bien dessiner la couleur

il faut chercher la pénombre.

On y trouve des envolées comme :

Un seul trait fait la pluie et le beau temps.

Et cette question dont la beauté rend toute réponse futile :

Quelle est la couleur du vent ?

Le symbole de la plume et de l'encre engendre un foisonnement d'images. Comme Beethoven qui trouvait, en improvisant au piano, toutes les variations possibles d'un thème, Léveillé joue sur cette gamme étroite une étonnante variété de mélodies.

Ce qu'il faut savoir

c'est que la main

est aveugle.

(« Dessiner sans dessein »)

L'aveuglement, ici, devient métaphore de la vue.

Les yeux bandés, j'écris.

Les yeux bandés, je dessine.

Il faut perdre de vue

pour être présent.

Il y a quelque chose de miraculeux dans ces petits textes, qui ont paradoxalement une véritable qualité japonaise. Je ne connais personne qui ait assimilé aussi profondément la sensibilité du bouddhisme zen. C'est une assimilation totale, où le poète transforme la chair étrangère en sa propre substance. Dans ces textes, Léveillé n'écrit pas au sujet du zen. Il ne subsiste aucune trace d'érudition. Le zen est devenu, chez lui, une manière de voir les choses ordinaires. Il arrive souvent, lorsqu'on transplante une espèce d'un continent à l'autre, que la plante ou l'animal déplacé déploie une étonnante fécondité, et c'est le cas de Poème Pierre Prière. On dirait des textes écrits par un vieux maître zen. Il se peut que J. R. Léveillé soit un jour très populaire au Japon ! ||

Auteur de pièces, de poèmes et d'un journal. De 1969 à 1975, Guy Gauthier fait jouer plus de 20 pièces à New York. Ses poèmes visuels sont publiés aux États-Unis en 1977, et en Allemagne en 1982 et en 1989. Ses journaux paraissent dans Darkness and Light, Nebraska, iUniverse, 2000 ; dans Water & Earth, Seattle, Impassion Press, 2002 ; et dans Journal 5.1, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2003.

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