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Hiver 2011-2012 Numéro 154
Les Éditions l'Interligne

Pars, Ntangu !

David Bélanger

Aurélie Resch, photo : Walter Psotka 

Aurélie Resch, Pars, Ntangu !, Ottawa, Éditions David, 2011, 192 pages 

 

Le « gars des vues » et le documentaire

On en a vu, des documentaires sur l'Afrique : sa faune, sa misère et sa violence. En fait, notre distance d'Occidentaux par rapport à cette réalité lointaine et toujours médiatisée nous condamne à n'avoir accès qu'à ses macrostructures et ses portraits statistiques, souvent abstraits. 

Le genre romanesque, art du menu détail, tente généralement de donner vie aux scènes, de se détacher du documentaire : il s'agit d'incarner. En ce sens, intégrer la réalité africaine dans un roman occidental représente un défi de taille. Le dépassement des évidences de ce continent, pour nos regards distanciés, exige de se plier au dessein même du roman : faire sentir ce que l'on sait déjà, mettre en branle le savoir potentiel. Peu réussissent cette mission. Le dernier livre d'Aurélie Resch, Pars, Ntangu !, ne saurait hélas y faire exception. 

En effet, bien que l'on sache que les réalités de ce roman - viols, maladies, tueries et autres horreurs - font partie intégrante de l'Afrique, on nous permet peu d'y adhérer : délaissant la construction fictive (plus près de la vie, d'une impression de vérité), le roman préfère un rythme documentaire, avec un décor aux figurants pressés de nous dévoiler l'ampleur du désastre, l'ignominie de ce monde en marche. On nous explique le chaos, cependant que rien ne le montre. 

Il aurait été préférable, de fait, que l'écriture tente de se coller davantage au récit plutôt que de maintenir cette distance entre sa narration et ses personnages. Ainsi, devant Onika et Béatrice, devant les premiers traits esquissés du major Kent, on a l'impression de rencontrer des êtres typés - le vaillant soldat, la femme médecin dévouée, les méchants rebelles - chargés de prendre part à des actions, d'avoir des désirs qui dynamiseront l'intrigue. Le lecteur reste donc en retrait ; l'histoire défile devant lui comme une pellicule de film, sans la couleur ni les mimiques : une simple suite de faits, sorte de fuite vers la fin. 

Outre l'aspect documentaire, on a droit à tout un éventail de ressorts rocambolesques. La trame principale est simple : Onika se fait enlever Ntangu, son fils, et sa fille est assassinée sous ses yeux. Elle survit à un viol collectif. Dès lors, elle souhaite résolument retrouver son fils. De telles retrouvailles relèveraient du miracle. On nous le répète sans cesse. Cependant, le roman ne semble guère se gêner avec les lois du hasard, et si les actions se succèdent en nouant tous les fils, force est d'avouer que, le plus souvent, on se dit que c'était arrangé « avec le gars des vues ». Mais ici s'arrêtent les hostilités. Tournons-nous maintenant vers l'autre trame, qui se passe au Canada et qui réussit bellement là où l'autre a échoué. 

Le major Kent et Béatrice, respec-tivement militaire et médecin, ne vivent l'Afrique que temporairement, de mission en mission, et se retrouvent au Canada, au gré des congés et des blessures sévères. Sortis des tueries et des guerres civiles, ces personnages se développent dans leur milieu et atteignent une complexité, une émotion auxquelles leur service officiel les soustrayait. Ainsi Béatrice semblait moralisatrice au début du roman : « [L] es gens se précipitent chez les bijoutiers pour acheter des diamants à leur femme et les leur offrir dans un écrin en forme de coeur rouge, en roucoulant des “Joyeuse Saint-Valentin” ? Quels cons ! Savent-ils seulement qu'ils financent ainsi indirectement ce commerce macabre de la pierre ? » Elle apparaît beaucoup plus mesurée, et sa pensée semble moins naïve, dans la seconde partie. Par exemple, elle émet ce commentaire au sujet de la violence incessante : « Je crois Major que, si la terre était faite d'or, les hommes se battraient pour un peu de poussière. » La relation même entre Joseph Kent et Béatrice trouve toute sa profondeur une fois atteint le continent américain, et sans la quête d'Onika, personnage peu crédible, ce livre, finement écrit, aurait offert une prodigieuse authenticité. ||

David Bélanger est étudiant à la maîtrise en études littéraires à l'Université Laval. Il travaille principalement sur des problématiques d'autorité narrative dans les fictions contemporaines. Il est également assistant de recherche pour un projet portant sur l'édition acadienne.

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