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Robert Yergeau, Dictionnaire-album du mécénat d’État, essai, Ottawa, Le Nordir, 2008, 205 pages
Robert Yergeau, Art, argent, arrangement. Le mécénat d’État, essai, Ottawa, Les Éditions David, 2004, 632 pages
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Dans les salons du livre qu’il fréquentait comme éditeur, Robert Yergeau aimait observer le cérémonial de la promotion et de la vente de livres qui se déroulait devant lui. Quelque peu solennel derrière les quelques dernières parutions des Éditions du Nordir, l’index replié et légèrement appuyé sur le menton, il semblait chargé, ces jours-là, de superviser l’ensemble du spectacle insolite. Il y avait quelque chose d’irréel dans ce commerce des mots. Les bonnes paroles, les poignées de mains, les tirades élogieuses, les sourires entendus autour d’un livre nouvellement paru, les angoisses surfaites d’auteurs en mal de reconnaissance, tout cela était marqué par une étonnante fausseté et lui rappelait les pauvres subterfuges des artistes de foire. Cependant, l’éditeur devenu spectateur n’était pas dupe. Comme les autres, il faisait tourner la roue du manège. Il n’y avait pas à dire, il était du nombre, lui aussi, et sa posture était tout aussi intenable. Arriverait-il un jour à se libérer de ce qu’il aimait jusqu’à la hantise?
C’est pourquoi il affichait sa solidarité indéfectible envers ceux et celles qui, comme lui, étaient devenus des indignés de la littérature. Il fallait bien survivre, mais dans une sorte d’extériorité tranquille. À la manière de certains personnages voltairiens, Robert Yergeau s’était mis à aimer l’impertinence comme une vertu. Virtuose de la modestie, l’impertinent n’était-il pas justement amené à éventer tous les ordres établis et à dénoncer la sottise ? Il y avait donc chez l’essayiste quelque chose du détective que la collusion et le cynisme des témoins rassemblés devant lui ne trompent pas. Il aurait voulu tout voir, tout dévoiler. Assumer son rôle d’intellectuel revenait à cette disposition élémentaire du regard sur les autres. Il lui fallait transpercer les apparences et les tromperies pour révéler les véritables enjeux de la sociabilité littéraire, car, contrairement à l’image qu’elle s’entêtait à projeter à coup de jurys et de prix, la littérature était le fait d’hommes et de femmes hantés par la démesure, cachant maladroitement leurs fragiles ambitions, leurs subtiles blessures.
Il lui arrivait de raconter sa rencontre déterminante avec le sociologue Roger Bernard à son arrivée à l’Université de Hearst en 1984. Les deux hommes se sont croisés une première fois dans la salle de photocopie : « Dans ce lieu guère propice aux échanges intellectuels, je fis sa connaissance. Nous discutâmes pendant plus d’une heure sur la pensée de Pierre Bourdieu, avec en sourdine le bruit intempestif de la photocopieuse qui semblait scander nos échanges déjà animés1 ! » Chez Bernard, dont la mort en 2000 restera pour lui une « blessure pérenne », Yergeau note tout de suite le désir d’« assumer son rôle d’intellectuel » et la solitude du travail de la pensée dans un milieu franco-ontarien « où la revendication de ce statut ne va pas de soi » (p. 35).
Dans les essais et les études qu’il publiera à son tour après 1994, Yergeau ne déroge pas à ce positionnement particulier, parfois douloureux, souvent extraordinairement solitaire, de l’intellectuel habité par la marginalité de sa culture d’adoption : « Publier en Ontario, c’est inscrire son oeuvre dans un espace culturel et social, traversé par des enjeux distincts de ceux du Québec », explique-t-il dans un numéro de la revue Liaison en 20052. S’il s’est surtout intéressé à la littérature québécoise dans ses deux volumes portant sur les prix et jurys littéraires, Yergeau reste tout de même conscient de la position singulière que lui confère son travail de professeur et d’éditeur en Ontario français.
Robert Yergeau se fait d’abord connaître comme critique régulier à la revue Lettres québécoises où, dès le début des années 1980, il recense de nombreux ouvrages de poésie. Lui-même poète, il se montre exigeant tout en faisant voir, le premier, une certaine américanité des auteurs contemporains. Son recensement du recueil Sudbury de Patrice Desbiens en 1984 fait remarquer l’enracinement du poète franco-ontarien dans la tradition des chantres américains de la détresse urbaine, tel Charles Bukowski3. Nouvellement installé à Hearst, Yergeau se révèle attentif à la poésie franco-ontarienne en émergence dans le nord de la province ; il sera l’un des premiers à la diffuser et à la faire connaître au Québec.
Robert Yergeau aura marqué le paysage critique québécois par la publication de deux essais percutants sur l’institution littéraire et les instances de reconnaissance des oeuvres et des auteurs au Québec. À tout prix : les prix littéraires au Québec est paru d’abord à Montréal en 1994 ; ce premier ouvrage très remarqué est suivi dix ans plus tard d’Art, argent, arrangement. Le mécénat d’État, un véritable essai satirique sur les paradoxes et les travers du milieu littéraire québécois4. Ces textes implacables et souvent insolents font de leur auteur un investigateur acharné, mû par un effort de lucidité inspiré par la lecture de Pierre Bourdieu. Si ce dernier avait su décaper avec brio, dans une langue claire et incisive, le vernis de l’institution du livre en France, Yergeau, quant à lui, s’indigne devant les contradictions et l’outrance des procédures de légitimation de la littérature au Québec et au Canada français. La désillusion est grande : l’écrivain, appuyé par ses pairs et par l’édifice subventionnaire, ressemble à un mauvais acteur dans le spectacle sans cesse recommencé de sa posture publique, de ce que Yergeau appelle plutôt son « imposture ».
En 1995, Alain Viala, spécialiste français de l’institution littéraire, dit ne pas toujours comprendre l’aigreur qui semble animer l’auteur d’À tout prix. Du même souffle, Viala reconnaît l’efficacité du style adopté : « Il a la plume acide, la phrase limpide, avec un rien d’ampleur académique par instants mais nerveuse tout le temps5. » Il faut admettre que Yergeau n’a pas froid aux yeux. Il fait voir les volte-face et les contradictions dans les déclarations publiques et les oeuvres d’écrivains aussi importants que Pierre Nepveu, Anne Hébert et Gaston Miron. Il s’en prend aux plus grands. La recherche de l’unanimité forcée et le programme nationaliste poussent les organismes québécois à privilégier certains auteurs. Yergeau en conclut : « La posture des écrivains et l’imposture objective, puisque fondée et acceptée, des prix littéraires constituent un théâtre qu’on aurait tort de ne pas fréquenter, si l’on veut mieux comprendre le jeu des acteurs et le spectacle de la littérature, ses comédies et ses tragédies6. » Dix ans plus tard, Yergeau reviendra une dernière fois de façon magistrale à ce travail d’impertinence. Cette fois, il assène plus de 600 pages de notes et de détails faisant voir hors de tout doute la démarche retorse des écrivains et leur collusion devant l’État devenu protecteur et mécène.
Essayiste redoutable, Robert Yergeau n’a pas été tendre envers la littérature et surtout ses institutions. Il n’avait aucune patience pour tout ce qui transforme l’expérience esthétique en carnaval. Mais la littérature n’en était pas moins un miroir déformant et il lui était difficile parfois de ne pas s’y laisser désorienter jusqu’à l’obsession et au silence. ||
François Paré est professeur titulaire au département d’études françaises de l’Université de Waterloo. Il a publié plusieurs ouvrages aux Éditions du Nordir sous la direction de Robert Yergeau.
1 - « Hommage à Roger Bernard », Liaison, no 108, automne 2000, p. 35.
2 - « Cet objet paradoxal », Liaison, no 126, printemps 2005, p. 8.
3 - « La traverse du réel. Patrice Desbiens, le Bukowski nordique », Lettres québécoises, no 36, 1984-1985, p. 34.
4 - Robert Yergeau, À tout prix : les prix littéraires au Québec, Montréal, Triptyque, 1994, 162 pages ; id., Art, argent, arrangement. Le mécénat d’État, Ottawa, David, 2004, 640 pages.
5 - Alain Viala, compte rendu d’À tout prix : les prix littéraires au Québec, Voix et images, vol. 20, no 3, 1995, p. 709.
6 - Robert Yergeau, À tout prix : les prix littéraires au Québec, op. cit., p. 158.
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Synthèse et prolongement de l’essai Art, argent, arrangement, paru aux Éditions David en 2004, le très esthétique Dictionnaire album du mécénat d’État présente alphabétiquement les personnes, les institutions et les événements liés au mécénat d’État. Les 50 entrées illustrées que compose cet album permettent au lecteur de connaître ce que Robert Yergeau appelait « l’imposture » du milieu littéraire ; un petit monde souvent plus intéressé par « les questions de pouvoir, de récupération, de politiques culturelles, de bourses, de subventions et de prix » que par la littérature. La dernière entrée du dictionnaire-album porte sur l’« omerta » observée dans les coulisses de l’attribution des bourses aux écrivains.
Jacques Poirier
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