Robert Yergeau, Prière pour un fantôme, poésie,
Saint-Lambert, Éditions du Noroît, 1991, 56 pages
Visionner
Robert Yergeau, Prière pour un fantôme, poésie,
Saint-Lambert, Éditions du Noroît, 1991, 56 pages
<< Retour | Archives | La une | 360°
Publié le lundi 2 avril 2012 | Mis à jour le mercredi 4 avril 2012
Recherche

La poésie de Robert Yergeau - Entre fureur et lucidité

Jacques Paquin

La publication de la poésie de Robert Yergeau commence en 1977, avec Les miroirs chavirent1, et se termine en 1991, avec Prière pour un fantôme. Le mouvement de ce parcours poétique se partage entre deux tendances complémentaires : d’une part, une ardeur dans l’expression amoureuse ; de l’autre, le refus de la complaisance et du confort. Ces deux forces, souvent antagonistes, fondent à mes yeux le sujet lyrique, d’où le choix de mon intitulé qui me semble traduire le mieux les enjeux de cette poésie : la fureur et la lucidité. Comme cela arrive souvent chez les jeunes poètes, Robert Yergeau est entré en littérature à l’âge de 20 ans en s’auto-publiant, à Sherbrooke, dans sa région natale. Cette hâte laissait vraisemblablement pressentir sa passion pour le travail éditorial, auquel il s’est livré à partir de la fin des années 1980. Comme le suggère l’intitulé du recueil associé à la métaphore maritime du naufrage, l’oeuvre s’amorce avec un périple qui s’annonçait enivrant, mais ce voyage tourne mal et procure plutôt le vertige, forçant le retour sur l’enfance dévastée d’un poète au sortir de l’adolescence. Les images de violence, de rage même, laissent affleurer une certaine amertume, y compris la relation avec le père (« ceinture des pères en élans de réprimande », p. 10), qui tourne au vinaigre. Le jeune homme a encore du mal à concilier la réalité (quotidienne ou sociale) et l’amour fortement idéalisé, un dilemme qui rappelle celui de Gaston Miron, dont l’épigraphe « Et l’amour même est atteint » donne le ton au recueil. À l’instar de cet amour, l’écriture subit des contrecoups; le ressac qui s’ensuit renvoie au jeune homme le sentiment d’être un mauvais écrivain, un fils déchu, tel Alfred DesRochers, le grand poète des Cantons de l’Est : « j’écrivaille dans l’urine de mes prédécesseurs / accroché à l’obsession du suicide de mes textes » (p. 28). Malgré l’apparence d’une déréliction unilatérale, cette attitude peut aussi s’avérer bénéfique à ses yeux, dans la mesure où elle protège le sujet lyrique de la complaisance, qu’il cherche à éviter dans tous ses recueils. C’est pourquoi le voyage aura consisté surtout à se regarder en face, sans indulgence aucune : « désormais je n’assume plus mes images / dans ces miroirs qui chavirent » (p. 30). Lorsque l’amour parvient à rester serein, il donne lieu à de très beaux vers, comme ceux-ci : « le nordique moment des gestes lorsque nos ombres heurtent le parcours de peuplier / l’arbre retrouvé parmi le sujet des feuilles » (p. 34).

Robert Yergeau, L’usage du réel suivi de Exercices de tir, poésie, Saint-Lambert, Éditions du Noroît, 1986, 150 pages

L’oralité de l’émeute2, à l’état de manuscrit en 1979, a mérité le prix Gaston-Gouin (1980)3. Préfacé par Pierre Nepveu, le recueil offre en son centre une tragédie, la mort de Pénélope, dans un accident de voiture qui s’apparente à un suicide. Le rapport difficile à la langue est en quelque sorte surmonté par l’expression, parfois crue, du désir physique, comme si la proximité charnelle offrait la garantie d’adhérer au réel, plus sans doute que la critique sociale, jamais écartée pour autant du discours du poète. Les deux parties de l’intitulé - oralité et émeute - donnent une bonne idée des voies qui s’offrent au poète, qui les fait parfois jouer l’une contre l’autre ou, à d’autres moments, qui cherche à les concilier au sein de la relation de couple : « Les gestes traquent la beauté / libre émeute de l’intime : l’intention d’un désordre » (p. 31). Si la critique sociale reste en filigrane, nul doute possible, la relation intime est la seule qui permette le ressourcement du moi et de l’écriture. Mais qu’en est-il lorsque la destinataire disparaît de manière aussi absurde que dans un accident de la route ? À la fin du recueil, les valeurs positives de l’oralité de l’émeute qui se nichait jusque-là dans l’intime, se trouvent renversées, si bien que « l’oralité menaçante de l’émeute fouille la mort lucide » (p. 56). Présence unanime4 (1981), divisé en cinq parties, dont deux sans titre, est dominé par la vitalité d’amour partagé qui atteint parfois les accents lyriques de Paul-Marie Lapointe (« nous compterons parmi les corps de juillet / la pierre hallucinante / la bouche de grenat / et sur l’herbe brûlée nous découvrirons les brindilles / de l’alphabet roussi » (p. 18). Mais le retour aux notations plus réalistes, quotidiennes, urbaines même, et l’assaut répété des phrases interrogatives, semblent annoncer le déclin de cet optimisme. À « l’entreprise des phares », le poète préfère « le lieu de tes paumes » (p. 59), seule voie valide pour accéder au réel.

Avec Déchirure de l’ombre, suivi de Le poème dans la poésie5 (1982), qui inaugure la série de recueils publiés aux Éditions du Noroît, Yergeau utilise les doubles titres, témoins de la place que prend progressivement l’autoréflexivité du poème. Au seuil de la première partie, le seul espace habitable est le désert, image de la stérilité récurrente de l’écriture, où le sujet lyrique, privé de la vue, cherche à s’abreuver à l’oasis que représente la destinataire, figure idéale de la libération. Cette femme incarne la médiatrice toute désignée de cette quête de la fulgurance qui vise à conjurer la déchirure de l’ombre : « descendre dans sa lumière très loin / descendre juste pour voir / comment c’est un voyage à la vitesse de ta lumière / déchirure de l’ombre » (p. 19). L’écriture multiplie les formes de la voix, par l’entremise de la parenthèse, du mot en majuscules, par le recours à la forme carrée du poème, troué de blanc (autre réminiscence de Lapointe), par les structures anaphoriques, etc. Toutefois, la citation de Jean Follain qui introduit une seconde séquence, entraîne le poème dans un tout autre registre, où a lieu le départage entre celui qui « poursuit sa passion » et l’autre qui prépare « sa vengeance amère » (p. 25). La déchirure de l’ombre, image du sexe féminin qui fascinait le poète, est devenue « un nid de sang » (p. 42), alors que le sujet se voit acculé à l’inévitable et qu’il s’« exerce présentement à la mort / la plus intime possible / dans l’ordre des désastres » (p. 46). La seconde grande division (« Le poème dans la poésie ») offre une réflexion en vers dans laquelle sont affirmés, avec grande sobriété, les principes d’une poétique qui résume parfaitement ses enjeux : « Mon lieu favori est encore la tempête / j’aime écrire la fenêtre ouverte » (p. 61). La mort, chez Yergeau, qu’elle soit physique ou liée à une rupture sentimentale, n’est jamais un objet philosophique, mais bel et bien une expérience totale qui engage l’individu, dans son corps et dans sa langue même. Et puisque l’un ne va pas sans l’autre, l’échec est d’autant plus destructeur.

L’usage du réel, suivi d’Exercices de tir6 (1986), est à mon humble avis le recueil le plus achevé de tous. Le poète cherche toujours la chaleur et la clarté, à la condition qu’elle provienne de la relation amoureuse, de la brûlure d’un vivre sans compromis. En écho au poète chilien Pablo Neruda, qui considérait la poésie comme une arme, le poème (comme le sujet) se fait violent (et violence), même  jusqu’à devenir dévastateur. L’influence de René Char (l’auteur de Fureur et mystère), qu’admirait le poète doublé du professeur, est manifeste dans le recours fréquent à des archipels de mots, proches du fragment. La section du recueil qui emprunte un vers à Char coïncide avec une division qui s’ouvre sur une très belle suite anaphorique, moment de grâce rarissime : « Voici la première caresse, / la première neige et le premier poème / Voici des yeux, des lèvres, des mains / et des poèmes que je ne lirai plus » (p. 41). L’espace me manque pour citer des passages magnifiques, où s’entrelacent la célébration désirante et la hantise d’une mort imminente (« Tu mourras aux confins de ton ventre / dans l’architecture sensible de ton sang », p. 54). Autant la parole poétique peut être emportée par le désir de possession charnelle, nommant sans fausse pudeur le corps convoité, tout autant cette écriture résiste au narcissisme, à la pure célébration, mais sans jamais s’abandonner à l’ivresse de sa propre virulence. Contre la mort, le poète revient à « l’aujourd’hui régnant », à ce « 30 mars 1985 » qui titre un texte qui évoque la naissance de son premier enfant, Alexandre, moment de bonheur récurrent dans la suite de l’oeuvre. La seconde section, Exercices de tir, consacrée également à la formulation d’une poétique exigeante (« Saisir l’envoûtement à hauteur du poème », p. 107), associe au travail d’écriture un goût pour la mise en miettes du langage : « on juge la phrase à ses ruines » (p. 133).

L’imaginaire de la perte occupe une importante partie du recueil suivant qui raconte, sous la forme morcelée du journal, l’agonie de la mère, Adélina Albert (Le tombeau d’Adélina Albert7, 1987). Apprentissage du détachement, acceptation de l’inéluctable, le deuil consiste aussi à rompre avec soi. Mais si la rupture, jugée nécessaire à la résignation, a eu lieu entre le fils et la mère, le poète, quant à lui, « n’aura pas su rompre à temps », parce que ses propres poèmes, agonisants, en conservent une odeur de pourriture. La sobriété de la masse textuelle des poèmes dans Prière pour un fantôme8 (1991), dernier recueil publié sous son nom, contraste avec le précédent. La lucidité que réclame pour lui-même le poète tend à s’exacerber davantage au sein d’une oeuvre préoccupée par la connaissance de soi, irrémédiablement illusoire. La figure féminine, promise elle aussi à la destruction, a perdu de son attrait, comme si le charme avait été rompu sous les assauts de la conscience de la fin : « Croire et aimer sont à ce prix / hauteur sur laquelle tu ne t’établiras plus / / ainsi seras-tu vivante / et morte pour moi » (p. 32). Aimer se résume désormais à vaincre sa destinataire, ce que traduisent les nombreuses images de carnage qui parsèment les poèmes. Il serait aventureux de prévoir ce que la postérité retiendra de l’ensemble de cette oeuvre forte et authentique. Il est tentant de lire certains des vers comme une forme de testament. Dans les derniers vers de L’usage du réel, évoquant les poèmes que l’écrivain laisse dernière lui, Yergeau écrit : « Plus tard / ils consentiront à décliner leur identité / ou contribueront à pourrir sur place. » Comme à son habitude, le poète ne se fait pas de quartier. Sa parole s’est toutefois prolongée au-delà des recueils, avec une série de poèmes inédits, réunis sous le titre de « Contre-offense », qui lui a valu le Prix de poésie de l’Alliance française d’Ottawa-Hull en 1990. ||

Jacques Paquin est professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Ses travaux portent sur la poésie québécoise et francophone. Il signe une chronique de poésie à Lettres québécoises.

 

1 - Sherbrooke, compte d’auteur, 1977, 30 pages.

2 - Coll. « Création », Sherbrooke, Naaman, 1981, 60 pages.

3 - Sur le site consacré aux lauréats et lauréates de ce prix, on a omis de mentionner le nom de Robert Yergeau. On associe par erreur Claudette Picard à l’année 1980 alors qu’elle a remporté le prix en 1978, avec un livre publié en 1982. [http://felix.cyberscol.qc.ca/lq/auteurG/gouin_ga/prix_gg.html, consulté le 28 décembre 2012]

4 - Coll. « L’astrolabe », Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1981, 65 pages.

5 - Coll. « L’instant d’après », Saint-Lambert, Éditions du Noroît, 1982, 61 pages.

6 - Saint-Lambert, Éditions du Noroît, 1986, 150 pages.

7 - Saint-Lambert, Éditions du Noroît, 1987, 68 pages.

8 - Saint-Lambert, Éditions du Noroît, 1991, 56 pages.

Pages 8 à 10
Télécharger Pages 8 à 10(451 Ko)


Mot de la direction
360°
Halogène
Convergence
Visages
Dialogue
Arts visuels
Danse
Théâtre
Musique
À l'écran
Littérature
Littérature jeunesse
Perspectives