Paru en octobre 1993, Les Franco-Ontariens et les cure-dents, un recueil de 51 pages « qui tire à boulets rouges sur plusieurs auteurs francoontariens1 », a été écrit au début de la même année2. Seul livre de poèmes personnel publié par Robert Yergeau au Nordir et seul ouvrage qu’il ait signé d’un pseudonyme, cette plaquette s’inscrit étonnamment bien dans le parcours littéraire de l’écrivain. Elle conclut de façon musclée une oeuvre poétique de 10 titres répartis dans 8 livres parus entre 1977 et 1993. On y retrouve en effet plusieurs des mêmes thématiques que dans ses autres recueils (voir l’article de Jacques Paquin) ainsi que la plume acide de l’essayiste (voir l’article de François Paré) ayant produit trois publications au ton pamphlétaire entre 1994 et 2008.
Pour créer cette étrange demoiselle qu’est Béatrice Braise, Robert Yergeau s’est inspiré d’une des dernières grandes figures du mouvement surréaliste qui se qualifiait elle-même d’étrange demoiselle, l’auteure anglo-égyptienne d’expression française Joyce Mansour (pseudonyme de Joyce Patricia Adès). Cette auteure, que Robert a découverte en 1991 grâce à la parution de ses oeuvres complètes aux éditions Actes Sud, lui a tout de suite plu. Le style mansourien, impudique et révolté, allait merveilleusement seoir à ce projet de recueil satirique qu’est devenu Les Franco-Ontariens et les cure-dents.
Si les vers de Braise, tout comme ceux de Mansour (qui est nommée à la page 14 du recueil), peuvent par leur impudeur et leur révolte choquer certaines personnes, le lecteur averti y apprécie la satire du milieu littéraire de l’époque. Des affirmations comme « Un spécialiste franco-ontarien de Desbiens avoua dans / un dernier râle que Desbiens l’avait toujours fait chier » (p. 24), « On ne naît pas Franco- Ontarien, / mais on en meurt3 » (p. 45), « Daniel Poliquin : / ‘‘Mon oeuvre est grande et l’Ontario français est petit’’ » (p. 48) ou encore « Doric Germain : / ‘‘Je les envie. J’aurais voulu publier à Montréal / mais tous mes manus ont été refusés’’ » (p. 48) ne sont elles pas des demi-vérités ?
Si Les Franco-Ontariens et les curedents demeure dans l’imaginaire de la littérature un ouvrage provocateur et méprisant, il n’en demeure pas moins que l’écriture de Yergeau est admirable. On y retrouve de très beaux vers. Je n’en cite que deux : « Meurton autrement que paralysé / de peur / d’angoisse / d’ennui / de solitude ? » (p. 25) et « Je voudrais être moins loin de toi / mais je suis si loin de moi » (p. 31). Il y a aussi le poème sans titre de la page 23 qui débute par « Tu t’en iras », véritable petit chef-d’oeuvre de simplicité et de tristesse, qui mériterait d’être cité en entier.
Malgré ses qualités esthétiques, la réception qu’on a faite à ce premier brûlot poétique franco-ontarien a été mince et quasi unanime. Hormis quelques comptes rendus laconiques, seul L’orignal déchaîné, sous la plume de Marco Dubé, a déploré que l’on s’en prenne aux auteurs franco-ontariens ; une position plutôt frileuse pour un journal étudiant. Une seule exception, le journal Le Droit, qui y a consacré une pleine page où Robert Yergeau, en tant qu’éditeur, défend lui-même son recueil. Il y donne surtout son opinion sur ce que devrait être le milieu littéraire franco-ontarien, un endroit où il y a de la place pour les « voix multiples » au lieu d’en être un où l’on croit qu’« à l’extérieur [de l’Ontario], on ne nous comprend pas [et] qu’à l’intérieur [il ne] faut pas nous critiquer4 ». Dans le même article, l’éditrice de Prise de parole, Denise Truax, y tient un discours qui étonne, venant d’une personne qui oeuvre dans le milieu de l’édition : « Ce livre va faire de la chicane. J’aimerais qu’on en parle le moins possible. » Le responsable adjoint du Bureau franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, Yves-Gérard Benoît, après avoir pris la peine d’expliquer qu’il s’exprimait en tant que lecteur seulement et en affirmant ne « pas avoir de problème avec la critique », y va d’un commentaire empreint de pathos qui décrit bien l’état d’esprit d’alors : « En Ontario, le travail des artistes et des organismes est tellement fragile. Il faut faire attention aux pierres qu’on lance. » Seul le rédacteur en chef de Liaison, Paul-François Sylvestre, disait partager l’avis de Yergeau. « C’est sain qu’on ne tienne pas toujours le même discours. Il y a d’autres type (sic) de poésie, que celle du terroir ou celle du quotidien. Ce livre a sa place et on en fera sûrement un compte-rendu dans le numéro de janvier de Liaison. » Aujourd’hui, cet appui surprend lorsqu’on sait que seulement deux mois plus tard, la revue a refusé de publier la critique du chroniqueur culturel radio-canadien Bonfield Marcoux sur le recueil de Braise. Questionné à ce sujet, M. Marcoux m’a assuré qu’il s’agissait d’une décision du comité de rédaction. On voulait éviter, m’a-t-il dit, de se mettre à dos le milieu littéraire franco-ontarien.
Si plusieurs personnes ont eu l’impression de marcher sur des oeufs en donnant leur avis sur Les Franco- Ontariens et les cure-dents, tous ont déploré que le recueil ait été publié sous pseudonyme et, surtout, que son auteur n’ait pas eu le courage de s’identifier. Bien entendu, on a rapidement voulu identifier le barbouilleur de papier responsable de ce torchon littéraire. Comme il était évident que son auteur connaissait très bien le milieu littéraire franco-ontarien, on a tout de suite cru qu’il s’agissait d’un auteur ou de quelqu’un du milieu de l’édition. Mon nom et celui de Daniel Poliquin ont tout de suite circulé. Comme j’étais connu pour mon franc-parler et que mon rôle au Nordir, tout en collaborant parfois à l’édition de manuscrits, consistait plus à m’occuper de distribution, de promotion et de relation avec les médias qu’à travailler personnellement avec les auteurs, j’ai tout de suite accepté de jouer le jeu. Tous y ont cru, même les auteurs du Dictionnaire des écrits de l’Ontario français !
Robert Yergeau a écrit Les Franco-Ontariens et les curedents pour critiquer le milieu littéraire franco-ontarien qu’il trouvait trop frileux et trop replié sur lui-même. Il l’a aussi fait pour désacraliser la poésie – sa poésie. En ce sens, Les Franco-Ontariens et les cure-dents constitue un ouvrage protéiforme qui a fait appel à la fois à la poésie et à l’essai. Quoi qu’on en pense, en publiant ce recueil carnavalesque où le grotesque et le renversement occupent une place de choix, Yergeau a proposé à son lectorat une lecture engagée des dessous et des travers de ce petit monde que constitue l’institution littéraire francoontarienne. Son recueil et ses essais sur les prix littéraires et le mécénat d’État ont dérangé et dérangent toujours ceux qui veulent nous laisser croire que les hommes et les femmes de lettres ne vivent que de littérature et d’eau claire. ||
Jacques Poirier est professeur de français à l’Université de Hearst. Il est également l’auteur de quatre recueils de poèmes.
1 - Andrée Poulin, « Boulets rouges sur les auteurs franco-ontariens », Le Droit, 6 novembre 1993, p. A8.
2 - Le manuscrit de 38 pages intitulé Les Franco-Ontariens et les cure-dents ou L’angoisse des marionnettes et les inédits que j’ai en ma possession datent de juin et juillet 1993.
3 - Un clin d’oeil à son ami et collègue, le sociologue Roger Bernard, qui a écrit dans De Québécois à Ontarois : « On ne naît pas Franco-Ontarien, on le devient. »
4 - Andrée Poulin, loc. cit. À noter que toutes les citations de ce paragraphe proviennent de la même source.