Comédien, metteur en scène et dramaturge, Claude Dorge, s’il est un des principaux actants de l’essor du théâtre franco-manitobain à compter des années 1970, demeure un acteur réputé sur l’ensemble du territoire manitobain, figurant aussi comme comédien et metteur en scène pour le théâtre anglophone de Winnipeg. Plus récemment, il est devenu un des comédiens fétiches du cinéaste Guy Maddin.
Comédien au Cercle Molière depuis le milieu des années 1960, Claude Dorge signe en 1976 un drame fondateur du théâtre franco-manitobain, Le Roitelet. Loin du cliché folklorique, la pièce se déroule dans l’espace psychologique de la figure légendaire de Louis Riel, l’auteur ayant voulu créer « une pièce de nature poétique beaucoup plus qu’historique ». La critique a reconnu d’emblée la portée transgressive et transformationnelle de l’oeuvre : « [Ce] théâtre, au lieu de cacher honteusement ses codes dramatiques, s’affiche comme aire expérimentale de jeu, les visions de Louis Riel improvisant leur propre mise en scène1. »
L’expérimentation est sans doute à la base de la vigueur qui a assuré la longévité et la pertinence de la carrière de Dorge. Il a fait des adaptations de Molière, traduit des pièces de pointe comme Lonely Planet, et rédigé une demi-douzaine de pièces pour enfants. En tout, il a signé, seul ou en collaboration, 17 oeuvres pour le théâtre.
Parmi ses tours de force, il faut souligner son adaptation pour la scène du roman de Louis Hémon, Maria Chapdelaine. Insatisfait des deux adaptations existantes, Dorge décide, pour commémorer le centenaire de la naissance du romancier, d’utiliser le texte même du roman afin de fixer le ton et l’atmosphère des conversations. Peut-être encore plus imposante est l’adaptation qu’il fait avec Irène Mahé du roman La Petite Poule d’eau de Gabrielle Roy. La pièce réussit à rendre vraisemblable sur scène un récit qui n’est qu’évanescence. Le dramaturge comble ainsi un rêve du Cercle Molière que n’avait pu réaliser la célèbre auteure2.
Avec Mahé, Dorge composera aussi la trilogie Les Tremblay, portrait socioculturel d’une famille bien francomanitobaine. Chaque pièce examine à sa façon des sujets d’actualité : outre les questions plus particulièrement pertinentes pour la communauté, comme l’assimilation, la lutte pour la gestion scolaire et les services en français ainsi que la laïcisation des institutions, on retrouve les grands débats sociétaux sur l’homosexualité, le féminisme, les maladies transmises sexuellement, le clivage entre les générations, etc.
Si un sujet légendaire comme Louis Riel n’a pas fait reculer le dramaturge, pas plus l’actualité politique brûlante ne l’empêcha de se pencher sur la crise linguistique qui a balayé le Manitoba au cours des années 1980 et qui a conduit à l’incendie criminel des bureaux de la Société franco-manitobaine. Écrite avec David Arnason et jouée dans les deux langues officielles de la Législature et des tribunaux manitobains, L’Article 23 est conçue en style cabaret et démystifie les enjeux politiques de l’actualité. Les hommes politiques n’ont pas été enchantés de constituer la brochette de sujets grillés aux feux de la rampe. C’est par sa dramaturgie heuristique, souvent ludique, et non par mimétique que Dorge a contribué à transformer le théâtre traditionnel, souvent classique, joué au Manitoba français en une scène moderne made in Manitoba.
Un des principaux comédiens du Cercle Molière pendant de nombreuses années, il assume plusieurs mises en scène durant la période clé des années 1970-1980 lorsque la troupe fonctionne comme un véritable laboratoire de création où se retrouvent administrateurs, comédiens et techniciens. Le Cercle Molière développe alors son activité communautaire. Le CM fonde une troupe pour jeune public, le Théâtre du Grand Cercle, dans laquelle joue Dorge et pour laquelle il écrit, tout en mettant sur pied et dirigeant au sein du Cercle Molière le Bureau d’animation théâtrale, qui a pour but d’offrir des ressources aux écoles et aux communautés et qui aboutit au Festival théâtre-communautaire.
De l’autre côté du pont Provencher, du côté anglais qui a tant inquiété Gabrielle Roy et sa mère, on voit le comédien évoluer sur les principales scènes professionnelles de Winnipeg, dont le Warehouse du Manitoba Theatre Centre et le Prairie Theatre Exchange, où il dirige aussi des pièces pour les jeunes.
Au cours des dernières années, il participe au cinéma de Guy Maddin et tient un des principaux rôles au côté d’Isabella Rossellini dans The Saddest Music in the World. On le retrouve dans le rôle de Belview dans la plus récente création de Maddin, Keyhole, lancée au Festival international du film de Toronto en septembre 2011. ||
J.R. Léveillé est romancier, poète et essayiste. On peut retrouver ses écrits sur la littérature et le théâtre francomanitobains dans Parade ou les autres publié aux Éditions du Blé.
1. Ingrid Joubert, « Louis Riel sur la scène francophone de l’Ouest canadien », Francophonies d’Amérique, no 2, 1992, p. 134.
2. Lettre de Gabrielle Roy à Pauline Boutal, datée à Port-Daniel, le 21 juin 1951, Archives de la Société historique de Saint-Boniface.