Ex-détenue participant à un atelier d'écriture donné par Sylvie Frigon au Centre Élizabeth Fry de Gatineau en novembre 2011
photo : Sylvie Frigon
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Ex-détenue participant à un atelier d'écriture donné par Sylvie Frigon au Centre Élizabeth Fry de Gatineau en novembre 2011
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Publié le mardi 3 avril 2012 | Mis à jour le mardi 3 avril 2012
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AAOF : Libérer les mots

Michèle Matteau

Aux jours ordinaires comme sous les grands coups du destin, les humains ont besoin d’exprimer leur colère ou leur tendresse, leur souffrance ou leur allégresse, leur bonheur ou leur angoisse. Certains de nous se livrent sans ambages, faisant gicler ou scintiller les mots. D’autres saisissent la parole et la transforment en oeuvre littéraire. D’autres étouffent les mots libérateurs derrière les portes closes de leur prison. Et parfois la prison est bien réelle.

Une idée, un projet
Une rencontre entre écrivains et détenus pourrait-elle être féconde ? C’est ce que s’est demandé Jean Malavoy1, alors directeur général de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français (AAOF). Il a soumis son idée à Sylvie Frigon, professeure de criminologie à l’Université d’Ottawa et titulaire d’une chaire de recherche facultaire : Lettres de prison : ici et ailleurs. Madame Frigon, auteure d’ouvrages de criminologie et d’oeuvres de fiction, réfléchit depuis plusieurs années sur la culture dans la prison et la prison dans la culture. C’était la personne toute désignée.

L’idée fut lancée aux membres de l’association. La réponse des gens de lettres et de mots fut éloquente. Doucement, un projet a été élaboré : donner des ateliers d’écriture en milieu carcéral. L’objectif ? Aider à restaurer l’estime de soi des personnes détenues participantes et les valoriser par le biais de leurs productions littéraires. Autrement dit : créer un espace de liberté artistique dans une prison.

Entre rêve et réalisation
Un obstacle s’est rapidement présenté : la langue ! En effet, les instituts correctionnels ontariens ne comptent pas assez de francophones pour y rassembler suffisamment de personnes intéressées par l’écriture. Il a fallu regarder du côté du Québec. C’est l’Établissement Leclerc qui, le premier, s’est montré ouvert au projet.

Le 25 janvier 2012, Guy Thibodeau, enseignant de français à la retraite, conteur reconnu dans le milieu francoontarien et membre affilié de l’AAOF, franchissait les portes de la prison à Laval. L’expérience s’adressait à neuf étudiants volontaires réunis dans le cadre des cours de français de secondaire III donnés au pénitencier, et elle consistait en quatre visites hebdomadaires de trois heures chacune. Chaque participant était invité à créer un conte pour le présenter devant le groupe à la dernière rencontre. L’accueil fait au conteur a d’abord été prudent, mais assez vite ce dernier a su établir un contact ouvert avec les participants et les échanges se sont avérés émouvants.

Pour Guy Thibodeau, le conte est plus qu’un récit fantastique. C’est une façon d’interpeller l’être en profondeur : pour lui, conter c’est sacraliser émotif des sentiments. En effet, le conte est une oeuvre essentiellement flexible et mouvante qui se métamorphose selon l’empathie et le vécu des auditeurs qui le reçoivent. Il exige donc un abandon de la part du conteur et un grand respect de la part de l’auditoire. Un apprentissage exigeant dans ce milieu souvent déshumanisant.

Une expérience à suivre
L’étape amorcée avec l’Établissement Leclerc sera évaluée. D’autres ateliers devraient suivre. Les centres Élizabeth Fry de Gatineau et de Montréal ainsi que l’Établissement Joliette, pénitencier pour femmes, se sont montrés intéressés. Huit membres de l’AAOF ont été ciblés pour répondre aux conditions posées à la seconde étape.

Ce projet, pour une franche part aléatoire, ne saurait être planifié avec rigidité. Chaque atelier devra s’adapter autant aux compétences littéraires et communicatives de l’animateur ou de l’animatrice qu’au nombre et aux dispositions des participants ainsi qu’au type d’encadrement offert par les centres de détention engagés dans cette expérience novatrice.

L’exécution de ce projet immensément humain ne sera pas nécessairement facile. Le monde carcéral a ses lois internes et les détenus ont leur code de comportement bien particulier, surtout quand il s’agit de mettre à nu leurs émotions. Mais la relation entamée entre écrivains professionnels et écrivains en devenir ne peut que contribuer à apprivoiser le regard de l’autre et à créer un espace de liberté derrière les hauts murs de la réclusion. À suivre… ||

Michèle Matteau est écrivaine et dirige la collection « Vertiges » des Éditions L’Interligne.

 

1 - Yves Turbide a pris la relève le 1er novembre 2011. la parole dans un rituel de partage  

Pages 27 à 28
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