Le textile est une matière qui nous colle à la peau pour ainsi dire, de la même manière que l’ombre nous accompagne, fait contrepoids à la lumière, nous prolonge et nous identifie. L’exposition d’Amélie Brisson- Darveau s’inspire de ces deux dimensions pour proposer une mise en scène et une partition où quatre vêtements matelassés attendent au sol un éventuel spectateur qui viendra y ajuster son ombre, s’y complaire et peut-être s’y installer. Mise en scène car le vêtement est disposé comme une installation convenable à l’ombre qui habituellement se déplace et traîne humblement à nos pieds. Performance car l’artiste demande au spectateur de configurer son ombre pour qu’elle épouse la forme de vêtements aussi absurdes que fantaisistes. Le soir du vernissage, je regardais les spectateurs qui se contorsionnaient pour convaincre leur ombre qu’il y avait possibilité de se glisser dans la posture de ces vêtements, et qu’il y avait moyen de tirer une sorte de résolution aussi gratifiante qu’éphémère de cette chorégraphie suggérée par l’artiste. À la vue des vêtements exposés, il y a lieu de douter de la conclusion d’une telle manoeuvre ; j’en déduis qu’il s’agit beaucoup plus d’une sorte de projet poétique, d’un détournement de la fonction du vêtement, ce compagnon de toujours dont on remarque surtout la fonction ou l’esthétique, mais rarement le potentiel aussi étonnant que séduisant de matière sculpturale.
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Une garde-robe pour mon ombre, lin, coton, ouate, système d’éclairage, installation aux dimensions variables, 2009-2010, photos : Paul Litherland
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Ce n’est pas la première fois que Brisson-Darveau s’interroge sur la fonction du textile et sur son extension formelle du vêtement. « J’ai développé une fascination et un grand attachement pour ces vêtements et ces textiles. Parce qu’ils épousent le corps, ils évoquent la notion d’intimité qu’on retrouve dans tout mon travail. J’utilise le vêtement comme matière en raison de la charge symbolique qui lui est liée. » Cette déclaration de l’artiste trouve tout son sens dans cette exposition, car nous entretenons sans doute avec notre ombre la relation intime à laquelle elle fait référence en ce qui a trait aux vêtements. Lier les deux permet de donner une résonance qui amplifie et précise son projet d’articuler le vêtement dans un rapport autre que le rapport habituel. De cette manière, elle crée une sorte de mise en abîme où les objets les plus habituels se retrouvent magnifiés dans leur étrangeté. En ce sens, Brisson-Darveau parle du fait que ces vêtements, impossibles à porter, se retrouvent au plancher de la galerie un peu comme des îles flottantes à la surface des eaux ou encore comme des corps endormis sur le sol.
Ces vêtements sont eux-mêmes le produit des ombres du corps d’amis que l’artiste a tracées et dont elle s’est servie comme patron de base pour produire des vêtements « fantasmagoriques, improbables et inutilisables » selon ses propres termes. S’approprier l’ombre de quelqu’un, c’est un peu prélever une partie de son corps ; c’est pourquoi je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il y avait un élément magique dans cette opération dans le sens où, selon Marcel Mauss, en magie la partie vaut le tout. Dans cette optique, un cheveu contient toute la personne. Ici l’ombre contient le corps et sans doute une partie de l’âme. Un peu comme le vêtement tient souvent lieu de fétiche, ces habits retrouvaient un volume, une présence, une aura qui rappellent les contours que l’on trace au sol autour des corps victimes d’accidents.
Il y aurait beaucoup à dire sur les tissus utilisés, les agencements de couleurs ou le design de ces vêtements. La mode évolue souvent à partir de points de vue tout à fait externes et souvent en relation avec le monde de l’art. La robe Mondrian d’Yves Saint Laurent en est un exemple célèbre. Qui sait, dans cette perspective, si un jour un couturier en mal d’inspiration ou saisi par le génie de la chose, ne s’inspirera pas de ces vêtements pour habiller d’autres ombres ? ||
Herménégilde Chiasson a publié une trentaine de livres, réalisé une vingtaine de films, écrit une trentaine de pièces de théâtre et exposé ses oeuvres dans une centaine de galeries.