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Printemps 2012 Numéro 155
Les Éditions l'Interligne

Les trois exils de Christian E. : Ou comment jouer un match de tennis en solo

Les trois exils
Christian Essiambre
photo : Nicola-Frank Vachon
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Les trois exils
Christian Essiambre
photo : Nicola-Frank Vachon

Josette Noreau

Je sais, vous allez penser que j’exagère, mais croyez-moi, il n’en est rien. Ma difficulté pour l’instant est de trouver les mots pour décrire le spectacle, et les superlatifs qui me viennent à l’esprit ont été si souvent utilisés à tort et à travers qu’ils me semblent vides de sens. Quand le sel ne salera plus, avec quoi le salera-t-on ? Pourtant, il faut le dire : Les trois exils de Christian E., de Philippe Soldevila et Christian Essiambre, du Théâtre Sortie de Secours, de Québec, et du théâtre l’Escaouette de Moncton, présenté à Ottawa dans le cadre de Zones Théâtrales 2011, et en novembre dernier à la Nouvelle Scène, est un spectacle exceptionnel, un réel tour de force. Il l’est d’autant plus que l’acte théâtral est réduit à sa plus simple expression : un comédien sur scène qui livre un texte. Aucun décor : une scène noire délimitée par une bande de peinture blanche ; le même éclairage du début à la fin ; aucune musique d’accompagnement, sauf deux ou trois sonneries de téléphone ; pour tout accessoire, une solide chaise en bois sur laquelle Christian est assis avant même que les spectateurs ne prennent place. Pas de costume non plus : Christian porte un chandail foncé, un jeans et des espadrilles ; rien dans les mains ni dans les poches, tout dans la tête, dans le corps et dans le coeur.

Tout, c’est d’abord un texte touffu, savamment ficelé, qui nous tient en haleine du début à la fin, des personnages plus grands que nature, l’histoire rocambolesque, singulière et plurielle, de quatre cousins nés de quatre soeurs qui accouchent pendant la même semaine, et des liens affectifs étroits qui les unissent ; et un lieu, le village de McKendrick, au Nouveau‑Brunswick, rendu mythique par la magie des mots et la beauté des paysages. Puis il y a cette quête identitaire, les trois exils de Christian, parti de son petit village près de Campbellton, pour s’installer à Moncton, et de là à Bouctouche, pour assumer le rôle de Tom Pouce, au Pays de la Sagouine, avant de faire le grand saut à Montréal pour y poursuivre une carrière d’acteur.

Pour les Acadiens, exil et déportation sont ataviques, et les deux auteurs, Essiambre et Soldevila, avouent avoir fait des « découvertes troublantes : nous avons déterré de magnifiques souvenirs pour réaliser qu’ils étaient tissés de redoutables oublis ».

Puis il y a l’interprétation de ce texte, livré avec une précision diabolique, un aplomb remarquable. Une époustouflante performance de la part d’Essiambre, à la fois acteur, imitateur, conteur, acrobate, jongleur, musicien, chanteur et lutteur olympique. Je sais, ça fait beaucoup, mais c’est bel et bien le cas. À maintes reprises pendant le spectacle, Christian interprète simultanément trois personnages qui, au détour d’une phrase, se renvoient la balle à toute vitesse. Nous avons l’impression d’assister à un match de tennis joué en solo. Il maîtrise à la perfection chaque muscle de son corps et de son visage : il lève un sourcil et les éclats de rire fusent dans la salle. Il en lève deux et suscite des tourments qui résonnent au plus profond de nous. Quand, à un moment de tension extrême, il en vient aux poings avec un de ses cousins, dans un violent corps à corps avec « la chaise », nous sommes confondus par l’intensité de sa colère.

Christian parle aussi des difficultés qu’il a eues à obtenir des contrats à son arrivée à Montréal, à cause de son accent, des moqueries dont il a fait l’objet et des cours de diction qu’il a pris pour tâcher de s’en défaire. Mais, ironie du sort, ce même accent lui a mérité de décrocher des rôles qui l’ont propulsé à l’avant-scène, la place qui lui revient de plein droit. ||

Josette Noreau est traductrice-conseil à la section des Documents parlementaires du Bureau de la traduction. Auteure-compositrice-interprète, elle a produit et réalisé en novembre 2007 un deuxième album intitulé Variations en femme majeure. Elle a été à deux reprises boursière du Conseil des arts de l’Ontario, programme Chanson et musique.  

Texte : Philippe Soldevila et Christian Essiambre Mise en scène : Philippe Soldevila Éclairage : Marc Paulin Régie et direction de production : Adèle Saint-Amant Distribution : Christian Essiambre Assistant à la création : Alexandre Fecteau Collaborateurs artistiques : Marcia Babineau, Christian Fontaine et Pascal Robitaille

Pages 41 à 42
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