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Publié le mercredi 4 avril 2012 | Mis à jour le mercredi 4 avril 2012
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Les mots, les tripes : Hyperbole, le nouvel album de Daniel Roa

Paul Savoie

Daniel Roa, auteur-compositeurinterprète franco-manitobain qui a su s’imposer sur la scène musicale avec son premier CD, Le nombril du monde (2009), nous arrive avec une toute nouvelle bête, Hyperbole. J’emploie le mot bête parce qu’il s’agit d’une créature parfaitement hybride, un amalgame de ce qu’évoque, pour l’artiste, l’époque dans laquelle il vit. Il n’y a rien d’improvisé chez Roa. Même si les chansons semblent flotter et hériter d’une sensibilité frondeuse à toute épreuve, tout est parfaitement agencé. L’hyperbole en question est la représentation exacte de l’excès et de la surenchère qui englobent l’individu dans le monde moderne. Dans ce sens, le CD se veut une exploration du monde complexe, dépourvu de réponses, dans lequel nous vivons. Tout s’apprend, se ressent par fragmentation, se vit dans l’approximation. Dans certaines chansons, il n’y a que des mots juxtaposés ; dans d’autres, les mots déferlent, créent un sens par leur accumulation, la fougue avec laquelle ils sont énoncés. Au début, on croirait que tout est arbitraire, perçu par une conscience en train d’halluciner, donc sous l’effet de la drogue qu’induit en chacun ce qui l’entoure. Mais on s’aperçoit rapidement qu’on a plutôt affaire à un esprit vif, attentif, qui a les antennes sensibles et qui capte tout. Les perceptions sont d’une acuité féroce. On a envie de dire « c’est exactement ça ! » sans savoir précisément ce que ça représente dans nos vies, ni comment les choses nous affectent.

Ce qui frappe donc, au premier abord, c’est le contenu très solide des chansons. Nous ne nous retrouvons donc pas dans un univers purement pop. Le texte prime. Il est travaillé, recherché, et pourrait certainement exister en tant que simple texte, qui exigerait qu’on l’approfondisse. La musique également est très variée, avec des arrangements qui contribuent énormément à la fascination qu’exercent les chansons, et elle nous entraîne dans chacune des 12 zones de l’hyperbole, comme autant de capsules que l’on pourrait avaler afin de subir, comme dans un trip, les différents aspects de la fragmentation moderne. Cette musique contribue à un certain inconfort initial – nous sommes loin des pièces conçues pour tout faire digérer –, car elle nous déroute un peu, nous faisant glisser vers un certain déséquilibre. Puis, une fois qu’on s’est rendu compte que tout est orchestré pour nous entraîner sur la piste de danse sous des éclairages stroboscopiques et sur des sentiers de découverte, on se laisse aller. Et, il faut le dire, l’effet est envoûtant. On finit par se sentir en toute sécurité sur cette belle corde raide étendue sur des chutes Niagara imaginaires. Et la belle voix de Daniel Roa nous sert de perche, une voix un peu semblable à celle de Paul Piché, qui a tout d’un bon chanteur rock capable de crever tous les diapasons ; bref, ses chansons peuvent aller dans toutes les directions qu’on puisse imaginer.

Cela crée-t-il un fouillis, quelque chose de difficile à cerner ? L’abstrait prend-il le dessus sur la réalité crue ? Absolument pas. Une nouvelle réalité est évoquée, celle des impressions, des sons et des images qui nous assaillent tous les jours. On nous offre une façon peut-être nouvelle d’observer notre propre univers.

Ce disque compact impressionne autant par le contenu que par la forme. Les mots ont la même fonction que l’émotion. On est séduit par l’intellect aussi bien que par les tripes. C’est donc à la fois très ancré et très flyé. Pourquoi ne pas se laisser aller au plaisir que cette bête étale devant nous et inscrit en nous ? Cela en vaut vraiment le détour. ||

Paul Savoie est l’auteur d’une vingtaine de livres. Il vit à Toronto.

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