Je l’ai déjà écrit et je le répète : Anique Granger est parmi les meilleurs auteurs, compositeurs et interprètes au pays. Son talent est immense, sa voix sublime, son jeu de guitare précis. Elle a de l’âme et de la sensibilité. Elle a des valeurs et de l’humanisme et elle les transpose avec poésie dans ses chansons.
Par intégrité et parce qu’elle avait envie d’expérimenter, Anique s’est longtemps méfiée des mélodies trop racoleuses. Elle avoue avoir déjà intégré des accords audacieux lorsqu’une de ses chansons prenait un élan trop pop, nuisant aux chances radiophoniques de ses compositions. Cette audace, musicalement intéressante, a peut-être nui à sa reconnaissance populaire.
Sur l’album Les outils qu’on a, lancé en décembre dernier, Anique a plutôt fait le pari de la simplicité. Elle a laissé les mélodies couler, prouvant définitivement qu’elle était douée sur cet aspect aussi. Encore mieux, elle a réussi à devenir plus accessible sans se trahir.
Pour ce qui est des thèmes abordés sur ce nouvel album, il y a encore le refus du matérialisme. Il y a en revanche beaucoup de… matériaux. Anique est une bricoleuse, elle fabrique même des guitares. Elle a trouvé son nouvel univers poétique dans un coffre à outils.
La chanson-titre est inspirée d’une conversation qu’Anique a eue avec son père. Papa Granger travaille de ses mains, il peut tout construire, tout réparer. Mais lorsque sa fille a tenté de lui confier ses angoisses, ce père s’est trouvé démuni. Point de dictionnaire dans son coffre pour trouver des mots de réconfort. Il a plutôt utilisé sa technique de consolation à lui : un projet de bricolage qui chasse les angoisses à coups de marteau, de rabot et de ciseaux à découper.
Le premier extrait de l’album a pour titre Puits de lumière. Les matériaux y sont nombreux : du béton, un réchaud, une lampe, des fusibles, un chantier, des architectes, etc. Anique y défend la thèse qu’un couple, c’est comme un gîte ; si on ne l’entretient pas, il deviendra décrépit et tombera en ruine. Dans l’irrésistible chanson Jerrycan, les outils sont de retour ; Anique affirme qu’elle peut changer un pneu et qu’elle ne craint pas de sortir seule l’hiver. Cette chanson est un clin d’oeil à Marie Caissie, chanson folklorique où l’héroïne reste coincée, seule dans la neige.
Anique philosophe aussi avec lucidité sur ce disque. Ses réflexions portent sur l’incohérence de nos envies (Le beurre et l’argent), l’impossibilité de comprendre l’autre (Compter les étoiles), la rupture (Écoute et Une chanson sans je), le dépouillement du corps et de l’âme (Tout nu) et les amours hésitantes (la magnifique Pour nous). Chaque chanson est orchestrée avec goût et doigté, l’album étant réalisé par Rick Hayworth, une quasi-légende (pour avoir travaillé avec Daniel Bélanger, Michel Rivard, Paul Piché, etc.).
La qualité exceptionnelle de ce disque n’est pas garante de son succès populaire. L’industrie est malheureusement plus complexe que cela. À titre personnel, je peux témoigner que quelque part entre les plus récentes créations de Feist et de Fred Pellerin, l’album d’Anique fait partie du trio de disques qui m’ont le plus fait de bien dans la dernière année. C’est plus que précieux. ||
Éric Robitaille est animateur de l’émission Grands Lacs Café le samedi matin sur les ondes de Radio-Canada en Ontario. Il est aussi critique musical à l’émission RelieF le jeudi soir à TFO.