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Publié le mercredi 4 avril 2012 | Mis à jour le mercredi 4 avril 2012
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Le silence obscène des miroirs

David Bélanger

Daniel Castillo Durante 
photo : Martine Doyon

Daniel Castillo Durante, Le silence obscène des miroirs, roman, Montréal, Lévesque éditeur, 2011, 262 pages

Ces sentiers exotiques qui bifurquent

On parcourt le dernier roman de Daniel Castillo Durante, Le silence obscène des miroirs, avec cette impression de pénétrer un continent exotique, menacé par ses stéréotypes.

En effet, dans le tango de l’écriture, d’un style sensuel mâtiné de lyrisme, on entend un Espagnol chantant comme un moindre cliché, on respire sans cesse ces cafés coulés sur les terrasses argentines et on pressent ces corps de femmes sur lesquelles « tout coul[e] naturellement » (p. 12).

Sans doute est-ce aussi ce qui marque tant le texte : l’espace, et à plus forte raison l’image, occupe l’avant-scène du récit. Tantôt la montagne tantôt la mer, la ville le plus souvent et les troquets chaleureux d’où l’on peut guetter les dames et leur démarche féline : tout cela, en effet, habite le roman de Castillo Durante : « Immobile, prête à être encadrée en quelque sorte, [la femme mûre] buvait à petites gorgées ce café sans lequel l’air de Buenos Aires manquerait du sel si nécessaire à sa grâce. » ( p. 106) Les femmes deviennent autant d’ornements, de sujets de fascination tirés du décor : « Comme une mer étale, ses humeurs ne tournaient jamais au vinaigre et par n’importe quelle plage qu’on l’abordât, Rita Ricci accueillait tous les mouillages. Une sorte de paradis fait femme en somme où, le sourire n’étant jamais en berne, tous les éclopés de la vie, les naufragés, les exilés et autres paumés du même acabit coïncidaient pour en faire leur patrie, ne serait-ce que le temps d’un soupir. » (p. 56) Fondre de la sorte personnages et paysages insuffle au style du roman son ton, son rythme, jusqu’au sublime parfois. Les phrases se bercent ainsi d’un romantisme dans lequel ne point nul cliché – sinon ceux que la narration désamorce, avec une ironie complice dont on lui sait gré. On est emporté par cette prose certes, jusqu’à ce que, conséquence du genre romanesque, le livre prenne le parti de nous raconter, prosaïquement, une histoire aux relents de polar et d’énigme borgésienne.

Le fil conducteur, cette promesse initiale, on le suivrait de bonne grâce : un photographe canadien, Jean-Marie, s’est fait agresser et voler tous ses papiers, ces ersatz, comme on sait, de l’identité moderne. Cependant, le voilà qui se lance dans une quête double pour le moins ahurissante : recouvrer son identité – son passeport – et s’affranchir de sa dette envers l’hôpital qui l’a recueilli. Cela pousse le récit dans une suite de péripéties dont l’intrigue centrale, si elle ne semble au début que servir de prétexte à une recherche identitaire, prend de plus en plus de place, jusqu’à tuer, en fait, le lyrisme berçant des premières pages. Ainsi, la prose s’esquinte à narrer les aventures, parfois grotesques, de Jean- Marie. Engagé par une agence dans laquelle il est utilisé en manière de détective, il s’élance tantôt à la poursuite d’une nymphe callipyge au volant d’une Porsche, tantôt au chevet d’une dame assise sur des millions. Le photographe aventurier se retrouve même, au passage, en face d’un Corse en exil dont la tête est mise à prix puis, dans un café de Buenos Aires, devant une femme de lettres lui assurant que ses aventures ne sont qu’un pâle dérivé de la dernière fiction de Jorge Luis Borges. Un tel coup de théâtre, par ailleurs si peu exploité dans le roman, jure et détonne.

En ce sens, les sentiers bifurquent comme autant de fausses pistes dans ce roman de Daniel Castillo Durante. Il serait cependant sévère de conclure sur cette note car, en effet, il s’agit d’un livre brillamment écrit, dont la structure, certes chaotique, rend bien compte de l’égarement d’un jeune photographe canadien, délesté de toute assise. Les personnages, souvent minces comme du papier, mettent en relief cette recherche de l’essence de l’être qu’on saisit de page en page. Enfin, malgré tout, on retire de ces paysages cruels, rythmés d’une musique, une écriture véritable qui nous mène magnifiquement là où elle veut. ||

David Bélanger est étudiant à la maîtrise en études littéraires à l’Université Laval. Il travaille principalement sur des problématiques d’autorité narrative dans les fictions contemporaines. Il est également assistant de recherche pour un projet portant sur l’édition acadienne.

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