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Carlos Taveira photo : Conceição Pernadas

Carlos Taveira, La traversée des mondes, roman, Ottawa, Les Éditions L’Interligne, 2011, 576 pages
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D’un côté, il y a un prince congolais du XVe siècle qui quitte ses pénates sur un navire portugais pour découvrir le vaste monde, ce qu’il fait si bien qu’il ne rentrera plus jamais dans son pays natal - du moins par les voies ordinaires. Son nom est Mateus Da Costa, qu’il se tue à prononcer « Ma-teouch Da Coch-ta » sans pour autant qu’on ne se gêne particulièrement pour l’appeler Mathieu, ou alors tout juste « nègre », sans oublier des noms amérindiens plus faciles pour des langues qui n’ont jamais pratiqué les sons chuintants du portugais : Mahtigwess, Antaguej... De l’autre, il y a un Chilien réchappé de la dictature, exilé à Montréal au XXe siècle, qui voit une psy et qui tente de garder ses attitudes de « macho latino » sous des latitudes peu propices à ce type de choses. On passe de chapitre en chapitre d’une histoire à l’autre, sans qu’au début grand-chose ne vienne annoncer une rencontre possible entre ces deux mondes (au pluriel comme dans le titre), que rien apparemment ne rapproche. Il faut en effet attendre jusqu’à la page 340, dans un roman qui en compte 559, pour que le lecteur peu perspicace commence à saisir ce qui unit le destin du Néo-Canadien latino-américain et celui du Congolais, portugais d’adoption, un peu français et un peu néerlandais au hasard des voyages, mais surtout très micmac - ou alors plutôt l’Nuk, nom que se donnaient les habitants des Maritimes où le Congolais va débarquer et qui, comme c’est fréquemment le cas, signifie tout bonnement « les hommes ».
Ce problème de traduction - les Français s’obstinent à traduire L’Nuk par « sauvage » - constitue un des sujets principaux de l’ouvrage de Carlos Taveira récemment paru, La traversée des mondes. Identités multiples, évolutions insoupçonnées amenées par des contacts avec des cultures tellement « autres » que tout terrain d’entente est hasardeux. Voilà un des points d’intérêt de ce livre, qui ne prêche pas, bien heureusement, mais qui fait ce qu’on attend d’un roman : mettre en scène et laisser le lecteur - savamment guidé, bien sûr - parvenir à ses conclusions.
Il faut avouer que le lecteur, même peu perspicace, peut commencer à unir les fils des deux narrations un brin avant que l’auteur ne se décide à lui livrer la clef de l’énigme. Il y a parfois des « vibrations », des « bourdonnements », qui dévoilent « la réalité invisible » aux yeux de Mateus, tout comme il arrive que « d’étranges vibrations » viennent secouer Mario le Chilien dans son exil québécois, suggérant un autre niveau de réalité qu’il s’en faut de peu qu’on ne découvre. Il se trouve aussi qu’un personnage s’appelle Matt Lacoste, évoquant une vague association d’idées… Ce n’est toutefois qu’après l’initiation de Mateus dans la cabane aux vapeurs de Malikiaq, par le vieux Timi-Goateg, que se dessine clairement pour le lecteur (même peu perspicace) la théorie d’un réseau de « tunnels invisibles », de « courbes de l’espace », qui permettent aux initiés de franchir en un rien de temps des distances immenses. Des distances spatiales, mais peut-être aussi bien d’autres...
Au-delà du suspens, le plaisir de la lecture de ce roman vient surtout de la reconstitution soignée par l’auteur de la vie des marins, nourrie de détails cocasses comme l’utilisation par le charpentier de bord d’une peau de requin pour servir de papier de verre, ou les outils insoupçonnables destinés aux ablutions intimes en des endroits où la notion de privacy semble inconnue. Le roman « historique » paraît étrangement beaucoup plus vivant que le « contemporain ». Le fait est que l’auteur offre de belles descriptions d’un Canada antérieur à la colonisation (les Français, avec leurs certitudes, ne débarquent qu’à la fin), alors que la ville de Montréal et ses habitants semblent en comparaison plus fades. Les deux pôles de l’action tiennent cependant chacun son rôle dans ce roman auquel on aurait de la peine à coller une étiquette précise, qui se lit avec plaisir et qui stimule par moments, avec la curiosité et la réflexion qu’il suscite. ||
Professeur à l’Université Dalhousie, Vittorio Frigerio est rédacteur de la revue électronique Belphégor (http://etc. dal.ca/belphegor/) et est l’auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles. Son dernier livre d’études littéraires est Nouvelles anarchistes : la création littéraire dans la presse militante, 1890-1946 (Grenoble, ELLUG, 2012). Son dernier roman est : La cathédrale sur l’océan (Sudbury, Prise de parole, 2009).