|

Nicole V. Champeau, photo : Thomas Champeau

Nicole V. Champeau, Barricades mystérieuses, poésie, Ottawa, Les Éditions du Vermillon, 2012, 120 pages
|
La suite poétique Barricades mystérieuses s’inscrit dans la démarche de Pointe Maligne. L’infiniment oubliée, « la plupart des poèmes ayant été créés en parallèle à la rédaction de cet essai », précise Nicole V. Champeau dans la présentation de son magnifique nouvel ouvrage, paru aux Éditions du Vermillon en novembre. En effet, la poésie réussissait parfois à apaiser des interrogations auxquelles les recherches de l’auteure ne répondaient plus. Pointe Maligne, qui a mérité le Prix du Gouverneur général 2009, met en situation le fleuve Saint-Laurent dans sa partie ontarienne, à partir du lac Saint-François en remontant vers Cornwall (à l’origine Pointe Maligne) - ville natale de l’auteure - jusqu’aux Mille-Îles. Dans cet essai riche et poétique, l’auteure ravive la mémoire des lieux engloutis depuis la construction de la Voie maritime du Saint-Laurent et l’aménagement des rapides du Long-Sault dans les années cinquante.
Dans une entrevue accordée au journal Le Droit au moment de la publication de son essai, Nicole V. Champeau raconte à quel point, enfant, la vue du fleuve asséché par les grands travaux l’avait troublée. Pour elle, « c’était un géant qui se taisait ». Dans Barricades mystérieuses, dont le titre énigmatique provient d’une oeuvre de François Couperin (les références musicales bercent d’ailleurs le recueil complet), l’auteure s’emploie à redonner une voix à ce fleuve qu’elle aime tant, à son histoire méconnue, mais aussi à faire le lien entre le passé et le présent pour franchir « sa barricade mystérieuse ». Elle parvient à nous fait part de la douleur universelle liée à la perte d’un territoire et à l’impuissance devant les trahisons de l’histoire. « On a tous des morts dans sa maison / Un sentier de terre entre les os », écrit-elle. Puis, plus tard, « Me taire aurait pu me détruire ». Si le fleuve a été défiguré et « réduit au silence », l’auteure, elle, parvient à trouver « sa propre sonorité » et à reconstituer l’histoire oubliée. Plonger « Au fond de l’eau / Au fond de soi », c’est ce que les poèmes enjoignent à faire pour raviver la mémoire et laisser enfin « venir le présent ».
Barricades mystérieuses nous permet d’entrer dans l’intimité du processus créateur. La quête historique et identitaire et le travail d’écriture de l’auteure apparaissent avec une grande clarté : les doutes, la peur de sombrer dans les profondeurs vertigineuses du sujet, l’« incompréhensible joie » et l’apaisement que l’on perçoit distinctement dans la légèreté de certains vers et dans des poèmes esquissés à la manière d’oeuvres d’art minimalistes. La solitude qui peut survenir au sortir de la transformation apportée par la recherche et l’écriture, lorsqu’on finit par porter « sur ses épaules les richesses d’un fleuve », traverse aussi le recueil. Pourquoi « la boussole n’indique plus le vrai nord » ? Peut-être parce que l’ensemble de la réalité de l’auteure s’est transformé à mesure qu’elle accédait à la connaissance et à la « dimension numineuse » du monde. La poète se demande « où aller » maintenant qu’elle est « rendue ici ». Avancer parce que « Le labyrinthe / Supplie la bête / De rester ». « Même les fantômes ont peur », mais il ne faut pas fuir. La poésie sert ici de garde-fou ; elle devient peut-être la seule « barricade à défendre ».
Le recueil, cohérent et d’une grande beauté, est loin de n’être que le texte d’accompagnement de l’essai précédent de l’auteure. Il fait partie de ces oeuvres qui permettent au lecteur de rentrer en lui-même tout en entendant la voix de l’autre. Il porte une lenteur et une attention à la voix qui se fait rarissime. « Tu joues vite / Trop vite / Jusqu’à ne plus entendre ce que tu joues / Ralentis. » Que dire de plus ? Simplement merci à l’auteure. ||
Martine Batanian est nouvelliste, rédactrice et traductrice-réviseure. Elle a publié le recueil de nouvelles Embâcle en 2008, aux éditions Marchand de feuilles. Elle vit à Ottawa.
1 - Pointe Maligne. L’infiniment oubliée. Présence francophone dans le Haut Saint-Laurent ontarien, tome 1, coll. « Visages », Ottawa, Les Éditions du Vermillon, 2009, 376 pages.