|

Pierre Raphaël Pelletier, photo : Jonathan Lorange

Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, récit, Ottawa, Les Éditions David, 2012, 148 pages
|
Entre marché et création artistique, un indigné
Les éditions David publiaient en janvier le 21e ouvrage de l’écrivain et artiste visuel Pierre Raphaël Pelletier superbement intitulé Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés. Après plusieurs recueils de poésie, quatre romans, trois essais et deux pièces de théâtre, il s’agit du premier « récit » de l’auteur franco-ontarien qui, d’autre part, a réalisé au fil des ans une trentaine d’expositions solo ou en groupe.
Pour se sevrer courageusement et par lui-même d’un éthylisme destructeur, « Monsieur R. », comme on l’appelle, se met à arpenter, de jour ou de nuit, les rues du Quartier Vanier (où il habite), du marché By et du centre-ville d’Ottawa, ainsi que de son Vieux-Hull natal.
« En proie au vide et à l’ennui, je marche de plus en plus vite. Je dois marcher, marcher. Jusqu’à ce que j’en bave. Il ne faut surtout pas que j’arrête de marcher [...]. Il n’y a rien de mieux que le corps pour vous ramener à l’ordre. Corps, esprit, c’est du pareil au même. Ça passe par la marche. » (p. 19-20) S’il s’arrête, c’est pour entrer dans les cafés Le Hibou, Archimède, Orbite ou l’Étoile verte, y lire, y écrire et y causer avec de grands amis en buvant de bons cafés.
Au gré des chapitres, Pelletier ne cesse de s’indigner. Contre la destruction du Vieux-Hull. Contre la mort de sa belle-soeur Sylvia, qui était le lien unissant les membres de la famille. « Maudite mort, me dis-je. » (p. 74) Contre les oligarchies financières et leur emprise sur nos gouvernements, comme lors de la répression policière entourant la réunion du G7 et du G20 à Toronto en 2010.
Le critique ne résiste pas au plaisir de partager avec vous la splendeur de l’extrait Mon amie la nuit : « J’aime ce sentiment d’étrangeté et de flottement qui me vient quand la nuit brouille règnes et points d’ancrage de par les rues de la Cité. Moi, ni cendre ni poussière, avec ma nuit, ma métempsychose, mon faux pas, mon Compostelle à gueule d’injure. Moi nu, moi torsadé, révulsé, sacqué, moi comme moi, la nuit, à chercher la trace d’une vérité tissée de doute et d’espoir. » (p. 92)
Deux mots clés ici : injure et espoir. Le premier se retrouvait déjà dans son roman Il faut crier l’injure (Ottawa, Le Nordir, 1998) et son essai Pour une culture de l’injure (avec Herménégilde Chiasson, Ottawa, Le Nordir, 1999). Bien avant le manifeste Indignez-vous ! de l’ancien résistant Stéphane Hessel (Paris, Indigène, 2010) et le mouvement des Indignados (Indignés) né en Espagne en mai 2011, Pierre Raphaël Pelletier s’indignait donc contre l’absurdité, les abus et le « pouvoir de la bêtise » sous toutes ses formes.
Le second, espoir, trouve écho dans l’amour de ses trois enfants et de sa petite-fille (il leur dédie le recueil). À noter que son fils François est un talentueux peintre de rue, le seul madonnari du marché By à reproduire au pastel, sur les pavés de la rue piétonnière William, des oeuvres des grands maîtres de la Renaissance italienne.
Espoir encore lorsqu’il écrit : « Je m’accroche à l’intuition géniale de Dostoïevski : “La beauté sauvera le monde”, une beauté, précise l’auteur, “qui se fait à travers l’aventure créatrice des hommes et des femmes […] au sein de la Cité”. » (p. 80)
Espoir enfin et surtout de retrouver l’amour : « Parfois je croise une belle femme qui me regarde avec toute cette éternité que les femmes portent en elles. Viendra-t-elle enfin, l’inconnue, l’absente, l’inespérée ? » (p. 24) ||
Ancien communicateur dans la fonction publique, le critique littéraire Claude Rochon a collaboré au quotidien Le Droit, à la revue de poésie Envol et aux périodiques Zone Outaouais, Voir (Gatineau/Ottawa) et Accès Laurentides. Il est titulaire d’une maîtrise ès lettres françaises et québécoises de l’Université Carleton (1969, à Ottawa).