Un an passé, Liaison publiait un de mes textes traitant du phénomène des prix, mais en tenant compte de leur impact en ce qui a trait à divers domaines de l’activité artistique. Après cet article, qui ratissait large, la direction de la revue m’a demandé de diriger un dossier sur le sujet. Après de nombreuses considérations, je me suis dit qu’il serait intéressant de faire appel à des artistes dont l’oeuvre a souvent été primée.
Peut-être, par leur travail, sont-ils souvent appelés à articuler et à nuancer leur pensée ; aussi me suis-je principalement adressé à des écrivains qui ont eu à réfléchir sur ce qu’a pu représenter pour eux l’accueil de ces fameux appels où l’on vous dit que vous êtes l’heureux élu. Je leur suis reconnaissant pour le soin, la franchise et l’articulation des péripéties qui accompagnent ces moments forts d’un parcours artistique. J’ai aussi demandé à Jacques Poirier, ami du regretté Robert Yergeau, de faire une sorte de compte rendu du travail produit par ce dernier dans deux ouvrages qui ont secoué l’institution littéraire québécoise en ce qui a trait à l’attribution des prix et bourses. Ce dossier se veut donc une suite de témoignages personnels, authentiques ou impressionnistes à propos d’un phénomène qui devient de plus en plus présent dans le milieu artistique.
Ce parti pris envers la littérature ne veut pas dire que la plupart des artistes oeuvrant dans d’autres domaines ne peuvent en faire autant, mais il m’a semblé que les prix littéraires font toujours l’objet d’une attention médiatique dépassant le registre habituel qu’on attribue aux autres domaines. Il m’a semblé aussi qu’il y avait une certaine concentration de prix en littérature par rapport à d’autres formes d’art où les prix sont souvent le résultat d’un concours quelconque. Il se peut qu’en littérature cette dimension du concours fasse appel à un aspect plus discret comparé au même phénomène dans les arts de la scène, où le public est souvent témoin du procédé et peut même poser son jugement presque en même temps que les membres du jury appelé à décerner le prix.
Souvent, comme dans Star Académie, le public est appelé à se prononcer sur le choix des gagnants, ce qui donne lieu à des cabales et à des campagnes médiatiques qui mobilisent parfois des populations entières, comme c’est le cas en Acadie. Mais l’écart entre les choix du public et du jury est souvent assez surprenant et les prix que les deux accordent durant une compétition sont souvent diamétralement opposés.
C’est d’ailleurs toujours ce qui étonne dans les prix. Leur effet de surprise qu’on retrouve non seulement chez le public, mais souvent et surtout chez ceux qui les reçoivent. Cela devient encore plus évident, émouvant ou énervant lorsque les concurrents ou les finalistes se retrouvent dans la salle en compagnie des médias et du public, comme pour l’attribution du prix Giller ou la consécration du gagnant d’un festival comme celui de Granby ou d’un lauréat du Prix des lecteurs de Radio-Canada. De plus, les prix sont souvent l’aboutissement d’une présélection qui enclenche une certaine expectative chez ceux qui s’intéressent à ce genre d’événement. Dans l’attente du résultat final, cela peut susciter une curiosité qui nous fera lire l’oeuvre, visionner le film ou écouter la musique des candidats. Des Oscars aux Prix du Gouverneur général, la liste donne toujours lieu à un étonnement qui atteindra sa pleine ampleur au moment de la finale et du dévoilement du ou des gagnants.
Ce qui étonne également, c’est aussi le rayonnement des prix, leur attrait, leur intérêt et leur notoriété. Dans une population dénigrée, stigmatisée ou ignorée, le fait de gagner revêt toujours une importance capitale. C’est une situation que l’on retrouve majoritairement dans les sports, où la victoire est évidente, indéniable et commune. Dans les arts, le même engouement peut aussi se produire, notamment à l’égard de formes d’art populaire comme d’un certain type de chanson ou de cinéma.
Les deux Acadiens qui ont gagné le concours de Star Académie en savent quelque chose. Pour le premier, Wilfred LeBouthillier, la Péninsule acadienne, région économiquement défavorisée, s’est mobilisée et, lors de la victoire de Wilfred, elle s’est elle aussi sentie gagnante au même titre que lui. Même scénario pour le plus récent gagnant, Jean-Marc Couture, accueilli par 3 000 personnes à Campbellton, retour qualifié de triomphal par les médias, dans une région, encore là, éprouvée par une situation économique difficile.
En règle générale, ces « triomphes » sont souvent perçus et réclamés comme le fait d’une population tout entière, ici l’Acadie, qui s’identifie à ses gagnants et en fait des porteurs d’honneurs qui rejaillissent sur toute la collectivité.
Les prix jouent souvent sur plusieurs tableaux en même temps. L’un des aspects non négligeables de leur attribution est l'argent qui souvent les accompagne. Quant à la notoriété qu’ils apportent, il y a toujours un effet de distraction qui, selon la manière dont on la gère, peut perturber ou stimuler la qualité du travail qui s’ensuit. Mais, encore là, il y a toute une hiérarchie des prix dont le prestige se construit sur la réputation des lauréats précédents, qui font souvent l’objet d’une grande admiration de la part des plus récents récipiendaires. Le fait de se voir attribuer le prix Goncourt à la suite de Marcel Proust ou de Simone de Beauvoir a sans doute traversé l’esprit d’Antonine Maillet lorsqu’elle l’a reçu en 1989. Si le Goncourt ne rapporte monétairement que 10 euros, il va sans dire que l’engouement médiatique et le fort tirage qu’il produit compensent largement cette modeste attribution. L’argent est d’ailleurs souvent une dimension importante de ces prix, mais il y en a bien d’autres qui s’y greffent, et qui génèrent elles aussi leur lot de notoriété, de bénéfices, d’admiration ou de frustration.
Dans un autre rapport, pour nous qui vivons à la périphérie, il est bien évident que ces prix représentent une inclusion dans un panorama francophone principalement axé sur le Québec. Cette situation a donné lieu à une attitude qui, présentement, revient de plus en plus souvent dans le discours des milieux artistiques, savoir qu’il y a des prix donnés pour satisfaire à la volonté politique canadienne et d’autres qui récompensent la qualité artistique qu’on retrouve au Québec. Habituellement nous figurons dans la dimension politique, c’est-à-dire celle où l’on est bien forcé d’admettre qu’en dehors du protectionnisme culturel exercé par le Québec, il se construit ailleurs au pays des oeuvres dont la qualité et la pertinence abolissent les frontières virtuelles d’une certaine francophonie. Frontières qui deviennent d’ailleurs de plus en plus difficiles à définir et à maintenir. Le Canada étant un pays asymétrique, il est désolant pour nous de constater que chez les anglophones cette situation n’a pas lieu d’être, et la notoriété que ce genre de récompenses entraîne ne donne pas lieu à de tels partages. Les prix sont alors vus pour ce qu’ils sont, indépendamment de la provenance des lauréats.
Fait plutôt insolite et presque ironique, j’écris ceci au lendemain de la remise du prix Molson 2011, sans doute la plus importante récompense dont mon travail ait fait l’objet, et qui m’a été remis après la première de ma pièce La vieille femme près de la voie ferrée. Le prix est accompagné d’une bourse de 50 000 $, mais ce n’est pas tant cette dimension-là qui me touche dans l’attribution de cette récompense que le fait qu’il ait franchi les frontières géographiques du Québec, où il a été traditionnellement confiné en ce qui concerne les artistes francophones. C’est sans doute ce dont je suis le plus fier. Le fait d’avoir vécu en Acadie, advienne que pourra. C’est du reste ce que j’ai souligné dans le petit discours de remerciement qui a suivi : « Quarante-cinq ans passés, je quittais l’Université de Moncton avec la conviction qu’il était important de travailler ici même à édifier une culture et une identité qui s’orienteraient vers la modernité. Bien sûr, je ne le disais pas de cette manière-là à l’époque mais, avec le recul des années, je me rends compte que cela revenait à ça. Dans mon esprit, la modernité a toujours voulu dire non pas le monde moderne, non pas un effet de mode, non pas faire table rase du passé, mais plutôt la possibilité d’accéder à un langage, à un discours, qui nous permet d’être à l’écoute de notre époque. » Comme quoi les prix prennent souvent différentes significations à différents moments pour différentes personnes, l’idée étant de rester zen et de ne jamais oublier qu’une fois les hommages retombés, du travail nous attend. ||
Herménégilde Chiasson a publié une trentaine de livres, réalisé une vingtaine de films, écrit une trentaine de pièces de théâtre et exposé ses oeuvres dans une centaine de galeries.