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Publié le mercredi 20 juin 2012 | Mis à jour le lundi 11 juin 2012
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L'opéra, c'est la totale !

Turandot
De gauche à droite : Ping (Michel Corbeil),
Pang (Aaron St. Clair Nicholson)
et Pong (James McLean)
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Turandot
De gauche à droite : Ping (Michel Corbeil),
Pang (Aaron St. Clair Nicholson)
et Pong (James McLean)

Josette Noreau

Il y a quelques mois, une de mes soeurs était en visite chez moi à Ottawa. L’après-midi, pendant que nous causions, un air d’opéra que j’affectionne particulièrement, la fin du premier acte de La Bohème de Giacomo Puccini, jouait à la radio. J’ai bondi de mon siège, monté le volume et je lui ai demandé d’écouter cet air avec moi. Et, comme chaque fois que j’entends le poète Rodolphe demander à Mimi, sa voisine atteinte de consomption qui mourra dans ses bras à la fin, « dis que tu m’aimes… », et Mimi répondre « je t’aime », puis les deux quitter la scène bras dessus, bras dessous, en chantant « Amour ! Amour ! Amour », j’ai la gorge serrée d’émotion et, si je suis seule et que j’en ai le loisir, je pleure à chaudes larmes.

Ma soeur m’a alors dit : « J’aimerais ça aimer l’opéra, mais je ne sais pas par où commencer. » Je la comprenais parfaitement, parce que moi non plus, je ne savais pas par où commencer pour lui partager mon amour de l’opéra. Comment expliquer cette relation lente à naître, intermittente, répartie sur plusieurs décennies, cette impression que j’ai d’avoir encore tout à apprendre, parce que chaque opéra est un univers en soi, un pays que je n’ai fait qu’entrevoir et où j’aimerais tant retourner ?

Je lui ai alors raconté qu’à la sortie en salle du film chanté Les parapluies de Cherbourg, vers la fin des années 1960, je suis allée le voir avec des amis qui, comme moi, fréquentaient l’École des beaux-arts de Québec. Nous vivions la bohème d’Aznavour et de Puccini sans le savoir. Pendant les jours qui ont suivi, après les cours, dans les corridors, à l’heure du dîner, nous nous parlions en chantant, tant le film de Jacques Demy et la musique de Michel Legrand nous avaient impressionnés. Il nous semblait normal de nous exprimer en chantant. Même aujourd’hui, quand je vais à l’opéra, ça me fait un peu le même effet. Le lendemain, quand je m’adresse à mes collègues du bureau, j’ai envie de leur parler en chantant, comme si c’était la façon la plus naturelle au monde de communiquer.

Imaginez que vous puissiez chanter votre « bonjour » matinal à vos proches. Prendriez-vous une voix grave ou aiguë ? Une tonalité majeure comme dans À la claire fontaine, ou mineure, tristounette, comme dans Isabeau ? Quelle mélodie et quel rythme choisiriez-vous pour exprimer votre joie, votre frustration ou votre dépit ? C’est un peu ça, l’opéra : des chanteurs qui s’expriment.

L’intrique peut tourner autour d’un fait historique ou biblique ou d’un fait divers. La situation peut être dramatique, tragique, se dérouler dans un lieu exotique ou mondain, mais il faut des revirements, des imbroglios, des émotions fortes et souvent contradictoires – l’amour se change en haine, courage et trahison cohabitent ; vengeance, jalousie, tout y passe et se termine souvent par la victoire des bons sur les méchants, ou en catastrophe par la mort du héros ou de l’héroïne. Par exemple, pour l’opéra Salomé de Richard Strauss, l’action se passe au début de l’ère chrétienne dans le palais d’Hérode. Salomé obtient de son beau-père Hérode la tête de Jean-Baptiste, l’homme qu’elle désire et qui l’a repoussée, présentée sur un plateau d’argent. L’opéra Nabucco de Giuseppe Verdi évoque l’épisode biblique de l’esclavage des Juifs à Babylone. Dans Madame Butterfly de Puccini, nous sommes à Nagasaki, au Japon, en 1904. Une jeune geisha se fait hara-kiri parce que l'officier qu’elle aime et qui est le père de son fils, revient au Japon avec sa nouvelle épouse américaine.


Turandot 
Turandot (Lori Phillips) 
photos : Opéra Lyra 
production de Turandot par Puccini, 2010

Mais l’opéra c’est plus qu’une histoire racontée (autrement ce serait du cinéma ou du théâtre), parce qu’il y a la musique et que les comédiens sont des chanteurs qui ont passé une bonne partie de leur vie à apprendre à chanter, à maîtriser et à projeter leur voix suffisamment pour qu’elle soit entendue, sans amplification, dans une salle de 2 000 places ou plus (4 000 au Carnegie Hall, à New York).

Habituellement, chaque protagoniste a un air qui le distingue, qui colle à son personnage et à son registre vocal. Pour revenir à La Bohème, quand Mimi entre en scène, ou qu’on parle d’elle, c’est « son » air qu’on entend ; même chose pour Rodolphe, Musette, etc. La magie opère pour moi quand tous ces personnages (des fois six ou plus) chantent simultanément leur air, que l’orchestre et les choeurs en font autant, que le volume et l’émotion vont crescendo, et que ce n’est pas la cacophonie mais la plus parfaite harmonie ; alors, c’est l’apothéose. C’est ce que j’appelle « la totale ». Et c’est pour cela que je vais à l’opéra, pour baigner dans cet univers créé par la musique, les voix des chanteurs, les musiciens de l’orchestre, les choeurs d’adultes et d’enfants. Et je n’ai pas parlé des décors souvent somptueux, de la mise en scène, des éclairages, de la chorégraphie, des costumes ou du maquillage…

C’est pour toutes ces raisons qu’année après année, depuis 1996, je renouvelle mon abonnement à Opéra Lyra Ottawa (OLO) – pour me payer un dépaysement à peu de frais, pour baigner dans un univers rempli de merveilleux, de beauté ou de drame, loin du train-train quotidien.

Avant d’aller plus loin, j’aimerais vous donner quelques chiffres recueillis auprès du maestro Tyrone Paterson, le directeur artistique et chef d’orchestre d’OLO. Son rôle consiste, entre autres, à planifier la programmation trois ans en amont. La difficulté est de bien doser le menu, d’offrir des valeurs sûres sans se limiter aux 20 opéras les plus connus. Il faut réserver les chanteurs au moins deux ans à l’avance. Le choix d’opéras est aussi limité par les dimensions de la salle, notamment la salle Southam du Centre national des Arts d’Ottawa. Le budget annuel d’OLO avoisine les 2 M$. La vente de billets couvre à peine la moitié des coûts de production. Il faut donc combler ce manque à gagner en sollicitant des commanditaires, des dons de particuliers et des subventions du gouvernement, investir sagement, organiser des collectes de fonds et… vendre des billets. Tout un contrat !

Les soirs de première, dans les coulisses, il y a les chanteurs (la distribution), le chef d’orchestre et son adjoint, le metteur en scène et son adjoint, le maître des choeurs, le concepteur d’éclairage, le régisseur et son adjoint, le concepteur de décors, le concepteur de costumes, le répétiteur principal, les 55 musiciens de l’orchestre, les 44 chanteurs de la chorale, 10 extras, les 12 enfants de la chorale, 12 personnes pour s’occuper des décors, 12 pour les costumes et le maquillage, 6 à 12 danseurs, selon les productions, et une équipe de bénévoles pour s’assurer que tout baigne !

Pour finir, je dirais que plus on connaît un opéra, plus on l’aime ; aussi, plus on connaît un opéra, plus on a envie d’en connaître un autre, et ainsi de suite. C’est simple : une fois qu’on a goûté « la totale », c’est difficile de s’en passer.

Sachez qu’Opéra Lyra Ottawa présentera La Bohème en septembre 2012. Ce sera un moment fort de l’histoire de la compagnie qui, comme tant de maisons d’opéra, a connu dernièrement des problèmes financiers, mais qui s’est refait une santé qu’il compte bien préserver. Ma soeur et moi serons là, c’est sûr ! ||

Josette Noreau est traductrice-conseil à la section des Documents parlementaires du Bureau de la traduction. Elle collabore à la revue Liaison depuis 2006.

Pages 14 à 15
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